Bon anniversaire, :zoviet*france: !

Un groupe d'un quart de siècle...

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le 18.05.2005 à 06:00 · par Constantin D.

:zoviet*france: a presque 25 ans, et on ne sait pas bien s'il s'est fait une place dans le monde ou pas encore. Les créations de ce groupe anglais (49 sorties depuis 1982, tous formats et rééditions confondus) sont de celles qui ne semblent qu'exclusivement exister dans le monde parallèle d'Internet. Trouver un signe de :zoviet*france: dans le "monde réel" aurait pu être un supplice dans l'enfer grec, fort digne de celui de Sysiphe. Commencez par écumer les disquaires d'occasions, avec beaucoup d'espoir. Par contre, introduisez les deux mots "zoviet" et "france" contigus dans les moteurs de recherche, et vous déborderez d'informations.

Faire écouter, c'est à peu près le seul moyen de faire découvrir ce qu'a réalisé :zoviet*france: ; en parler est globalement superflu. Evidemment, on peut dire qu'ils sont totalement inclassables, à part vaguement dans le fourre-tout qu'est la "drone music", l'ambient et ses dérivés. Une telle classification, si elle est la première qui vient à l'esprit pour :zoviet*france:, ne nous aide pas pour expliquer l'engouement dont le groupe est l'objet - au contraire, car comme le dit clairement le morceau de Crownery : All Music is the Same, ou du moins, dans le drone, il est généralement très difficile de trouver une identité à un groupe. Tout semble se résumer à un bourdonnement, dont l'intérêt est dans l'expérience intérieure de l'auditeur. En témoigne la compilation dont est tiré ce morceau : Tonalism (sortie chez Pehr Label), où les dix auteurs réunis constituent ensemble une seule pièce, dans laquelle il est à priori impossible de juger où se situent les changements de piste. On lit encore ici, à propos de l'album de 1991, Shadow, Thief of the Sun, quelques mots résumant parfaitement la situation : "deleted and difficult to track down". Et à cet égard, il importerait peu d'écouter un disque de :zoviet*france: en particulier plutôt que d'autres. De toute façon, on pourrait tout aussi bien rapprocher le groupe de la musique concrète, sans plus de succès.

Pourquoi alors, quand on a commencé à écouter :zoviet*france:, justement, est-on pris d'une manie de rassembler et d'écouter tous leurs albums ? C'est comme un engrenage : on en écoute un, et puis il faut avoir tous les autres. Vu la somme que constitue aujourd'hui les enregistrements du groupe, cela veut dire rarement écouter deux fois le même disque. Vraiment, plus on en parle, plus :zoviet*france: paraît paradoxal, incompréhensible : une musique aussi expérimentale et difficile ne demande-t-elle pas des écoutes répétées, attentives ?

Reprenons alors. Il serait peut-être utile de se demander de quoi les assemblages sonores de :zoviet*france: sont constitués. Très simplement, les membres du groupe (le record de longévité revenant à Ben Ponton : de 1980 à aujourd'hui) semblent suivre à peu près la même recette depuis vingt-cinq ans : s'enregistrer soi, en studio, faisant du bruit avec à peu près tout ou n'importe quoi qui tombe sous la main, y compris des instruments électroniques ou des field recordings, pendant autant de temps que l'alchimie fonctionne (suivant une méthode également préconisée par les Beastie Boys : Get Together and See What's Happening) - et puis passer à la table de mixage, pour retransformer totalement ce qui a été enregistré, en le faisant passer par le traitement de l'édition, d'un véritable montage. Bref, constituer artificiellement un matériau sonore de base, et le retravailler ensuite comme s'il s'agissait d'une matière première. La reprise constante de cette recette (pervertie dans les non moins importants enregistrements live) fait finalement qu'il n'y a pas, qu'il ne peut y avoir de "meilleur album" de :zoviet*france:, et même qu'il ne peut même y avoir de "morceau" particulier, toute piste sur leurs CDs étant impossible à reproduire (les live sont des nouveautés complètes). Les titres perdent toute importance, et d'ailleurs, leurs créateurs s'en donnent à coeur joie pour nommer des pièces qui n'ont aucune identité spécifique (Nostalgie de la Boue sur Loh Land (1988) Io! sur A Flock of Rotations (1987), Straif (La Mère du Bois) Z Estrif sur le triple CD Popular Soviet Songs and Youth Music (1985) etc...) ou dissoudre certains disques entiers dans une seule piste (le cas de lives tels que In.Version, et Vienna 1990).

Il importe donc peu d'écouter un disque de :zoviet*france: en particulier. Non pas que tous soient les mêmes et se résorbent dans une soupe d'indiscernables. Mais quel que soit le disque choisi, le résultat sera le même : on est pris dans un univers sonore incongru, où il devient totalement désespéré de chercher à comprendre les morceaux, de distinguer les pistes, de retrouver la mélodie et le rythme initiaux. Tout :zoviet*france: est pour ainsi dire en kit : c'est à l'auditeur de constituer, dans le flux livré, rythmes, mélodies, tensions, etc. Autant dire qu'il faut à nouveau réaliser le traitement de montage qui a déjà été fait une fois par le groupe, mais cette fois, dans le temps réel de l'audition. Et que chaque écoute sera à l'origine d'une musique au matériau similaire, mais à la structure nouvelle.

En somme, une musique autiste, stupide tant qu'on ne rentre pas dans le trip. Bien sûr, tout n'est pas si simple. Il suffirait déjà à :zoviet*france: d'être "en kit" pour en faire de l'art démocratique ou du moins non élitiste (bien sûr, c'est en kit mais pas comme chez Ikea : ici, les plans ne sont pas donnés). En plus, ces créations sonores se donnent le luxe de rejoindre le réel par le seul moyen possible, c'est-à-dire par un chemin détourné. :zoviet*france: n'est pas une musique autiste, parce qu'elle se constitue pleinement au contact des autres ambiances sonores. Ce n'est pas une musique de salon, une musique d'enceintes ; mais une musique de rue, une musique de casque. D'une part, l'absence de repères sonores, de thème revenant au début, au centre et à la fin des morceaux (couplet, mélodie...), donne à ceux-ci une temporalité très différente de la musique populaire habituelle. Tout se déroule linéairement, pour une seule fois, de telle manière que dans une pièce, occupé à autre chose, le son de :zoviet*france: est voué à se résorber dans un bruit de fond indistinct, impossible à connaître par coeur. D'autre part, les constructions sonores dont il est question, dans une certaine similarité avec la musique électronique, fonctionnent par superpositions de sons, certains persistants, d'autres simplement de passage, d'une façon étonnamment similaire aux bruits ambiants d'une rue : le son propre à la rue, installé dans celle-ci (en tant que lieu d'habitation), et les sons éphémères, traversant la rue (en tant que lieu de passage). Dans une étrange sympathie avec tout ce qui l'entoure, la musique de :zoviet*france: intègre alors en elle tout son qui la déborde, qui vient s'y superposer, la dépasser en intensité. Si vous l'écoutez en vous déplaçant dans la rue, le bruit des voitures qui vous dépasse est aussitôt absorbé par la musique, qui présente très souvent cette configuration : un son grave constant, et des sons apparaissant et disparaissant en fondu. A l'inverse, si vous écoutez :zoviet*france: dans le métro, c'est le bourdonnement de fond qui se mêle au bourdonnement de la rame sur les rails. La musique qui paraît la plus inaccessible est en fait la plus proche et la plus accueillante vis-à-vis de ce qui lui est son extérieur.

Et :zoviet*france: en 2005 ? Le dernier enregistrement en date du "groupe" - s'il faut encore parler de groupe pour un ensemble aussi ouvert, est aussi leur première commande : du centre d'art contemporain Tramway, installé à Glasgow dans une ancienne gare. Le disque, appelé Decriminalisation of Country Music, a pour matière première des enregistrements faits sur les lieux des travaux du centre artistique. Cette origine est loin d'être discernable dans le résultat. On se rend là bien compte qu'après édition, l'enregistrement initial est totalement transformé. A remarquer aussi, que le disque s'ouvre sur une guitare franchement reconnaissable : une autre première. Bref, après vingt-cinq ans d'expérience, ces farceurs anglais n'ont pas fini de s'inventer une place à part.

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