Madcap et le Vrai

par The French Semester

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le 31.10.2008 à 06:00 · par Eric F.

Avant que l'on s'attarde sur Open Letter To The Disappeared, le très bon premier album de The French Semester, son guitariste-chanteur Riaz s'interroge sur le lien entre la création et la folie.

Dans une ville comme Los Angeles, le Vrai est parfois rare et difficile à certifier. Je recherche ce Vrai, non pas dans le tissu de la vie de tous les jours, mais plutôt dans les trous et les déchirures qui se produisent sous nos yeux. J'écoute de plus en plus de la musique qui se déroule ainsi.

En 1990, Daniel Johnston essaie de faire s'écraser l'avion de son père qui les ramène d'une prestation live en son honneur. Dix ans plus tôt, un Syd Barrett totalement incohérent quitte sa vie londonienne pour rentrer à pied vers le brouillard de Cambridge, quelques cent kilomètres plus loin. A mes yeux, ces deux-là sont bien plus que des génies du songwriting. Ce sont des matrices du Vrai.

Le lien entre la folie et l'art musical a beaucoup attiré l'attention ces dernières décennies. Les films regroupant les deux se sont révélés plutôt intrigants en s'attachant à des cas plus populaires comme ceux de Kurt Cobain ou Brian Wilson. Les narrations alignent aussi d'autres personnages, génies historiques en art, littérature, science et en maths. De la même façon, des types comme Johnston et Barrett ont modifié notre perception des guitares, des mots et des mélodies etc., en nous montrant de la beauté dans l'imperfection et de la perfection dans l'urgence.

Prenons par exemple If Its In You sur l'album Madcap Laughs. Barrett commence le morceau par la phrase "Yes, I'm thinking..." avant de s'arrêter subitement pour recommencer, comme s'il avait manqué de vapeur. Il recommence donc le morceau mais au moment où il termine le mot "thinking", sa mélodie se tord et il perd le contrôle de son timbre vocal, presque comme un enfant qui aurait atteint la puberté. Il s'arrête de nouveau puis indique à l'ingé-son de laisser tourner la bande. Il lui dit à quel point ça serait super de la terminer et de pouvoir dire "coupez". C'est alors qu'il se relance une nouvelle fois, avec succès cette fois-ci. Enfin, si on veut. Alors que le morceau minimaliste progresse, on peut entendre Barrett expirer comme pour commencer une phrase avant d'hésiter. A un autre moment, il répète deux fois la même phrase dans le but de retrouver sa progression à la guitare.

En entendant ces erreurs, je sus que c'était une des chansons les plus Vraies qui ait jamais été enregistrée. Sa Vérité a deux faces. D'un côté, on peut entendre le disque progresser dans toute son imperfection. C'est particulièrement marquant de la part du fondateur d'un des groupes les plus polis au monde. Certes, le choix d'inclure ces faux départs était conscient. Mais cela aurait pu aller dans l'autre sens.

De l'autre côté, à l'époque ou Barrett enregistra ce disque, il avait déjà perdu la boule. Beaucoup l'imputent à une consommation surabondante de produits psychédéliques, mais la question se pose : pourquoi est-ce que ça l'aurait touché plus que d'autres ? La coupure dans le morceau nous offre une vue beaucoup plus affutée que n'importe quelle prise de position venant d'une tierce partie. Heureusement pour nous que cela ait été gardé sur le disque.

Plus important, sa livraison fragmentée d'une chanson qui l'était déjà, imite la façon dont le monde pourrait être dans son état naturel avant que la plupart des gens ne jettent leurs cerveaux ou leurs mains dessus : cassé, disjoint et inversé. Avant qu'ils ne le remettent en ordre, présomptueusement et sans s'en rendre compte pour qu'il fonctionne et produise dans le silence le plus complet.

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Photo Article Madcap et le Réel, par The French Semesters

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