Frontier Ruckus

Présente...

» Article

le 16.03.2009 à 06:00 · par Thibaut G.

Matthew Milia est l'homme de tête de Frontier Ruckus, groupe folk-bluegrass du Michigan auteur d'un fantastique The Orion Songbook paru fin 2008 chez Quite Scientific. Il livre à Millefeuille une chronique de son disque favori, décidément aussi loquace, complexe et passionnante que les paroles de ses chansons.

Bonnie 'Prince' Billy sings Greatest Palace Music

Pour plusieurs raisons, la rédaction de cette chronique s'est révélée être une tâche extrêmement difficile. L'entreprise a mobilisé mes justifications pour un grand nombre de choses. Je me suis retrouvé à écrire des pages en plaidoyer de la musique country -- soit parce que je m'y suis pris de manière diabolique, ou du fait que je suis moi-même quotidiennement impliqué de bien des façons dans cette musique. Permettez-moi d'exposer mes griefs. Je ne pense pas qu'il y ait une forme de musique plus injustement stigmatisée, cataloguée ou stéréotypée que la musique country. Je ne mène pas la bataille confortable qui consisterait à évoquer seulement les mérites évidents d'un Hank Williams vintage ou même de qualifier la musique country moderne via la célébration des gentils déhanchés de la nostalgie cowboy qui saturent aujourd'hui la culture indé. Ces choses-là -- le confortable passé lointain ou la confortable appropriation de ce passé lointain -- sont déjà solidement établies, et c'est le cadet de mes soucis. Je voudrais défendre la musique country white-trash, celle qu'on entend à la radio quand on part bosser, l'inculte, la fuyante, l'Américaine, celle qui dégouline de pedal-steel, et celle qui s'agrippe toujours plus à la musique pop. De quelque nom que vous vouliez l'appeler, ou quel qu'elle ait été appelée. Pendant que la diffusion de la musique pop, quelque peu cliché, sur les radios commerciales, a servi d'excuse à bon nombre de personnes autrefois honteuses de prendre du plaisir à l'écouter dans leur coin, la country a été laissée dans une pénombre lépreuse. Cela étant, je suis moins attristé par la tendance qui tendrait à faire passer la musique country pour pas très cool, que je ne le suis par ce qui se trouve négligé dans ce processus -- l'évolution historique d'une belle réaction humaine. C'est la réaction au pays, à l'économie, à l'amour, aux femmes trompées, au whisky, au boulot, aux hommes trompés, à une conception profondément ancrée du foyer, etc. Certainement, la musique country est très largement devenue la parodie d'elle-même. Mais tout aussi certainement, nous, modernes et capables d'abstraction, pouvons entrer dans la métanarration pour dégager la valeur, l'antique beauté, et le lexique organique toujours cachés dans l'héritage un peu vulgaire de notre pays, comme nous le faisons pour notre héritage pop un peu vulgaire.

Les brèves revendications -- que vous partagerez ou non -- étant faites, qu'est-ce que tout cela a à voir avec Bonnie 'Prince' Billy chantant Greatest Palace Music ? Pour moi, Greatest Palace Music, c'est deux choses : l'album le plus sous-estimé de Bonnie 'Prince' Billy, mais encore mon disque de country moderne favori. J'ai entendu des gens parler de son raffinement, comme si c'était quelque chose d'odieux, d'outrageux, de merdique, que de dégrossir la gemme brute qu'est le sacré et branché catalogue Palace, avec la machine sucrée, stupide et col-bleu qu'est la musique country ! Eh bien, cette rébellion est l'une des raisons pour lesquelles j'aime ce disque. Ca discrédite tous les stéréotypes à la noix qui reposent sur la musique country, et permet de célébrer les tropes et les fondations d'une forme d'art incroyablement élaborée mais horriblement stigmatisée.

Cela étant, je ne crois pas vraiment que ça soit la rébellion qui ait conduit Will Oldham à enregistrer ce disque. J'explique cela par ma foi qu'Oldham a toujours aussi bien été un chanteur country qu'un spécialiste viscéral et singulier de la poésie crachotante. Son vocabulaire lui a toujours été propre et sans égal, alors qu'un grand nombre de choses venant de lui ont toujours joliment donné l'impression d'être empruntées. Cet album donne clairement aux chansons de Palace l'incarnation country qu'elles ont toujours évoquée -- Oldham rattrapant alors le statut actuel de ceux qu'il imite. Elles parviennent à une perfection à couper le souffle au travers de cette mise à jour. L'instrumentation de Greatest Palace Music est parfaite, et même si j'en ai maintenant retenu tous les riffs, je découvre à chaque écoute une texture cachée, qui me rappelle la musique country à tous les stades de sa progression stylistique. Le timbre de la pedal steel qui parachève les roulements du piano, lesquels surgissent exactement quand le violon fait son apparition -- tout ceci est l'incarnation en musique de chaque désir qui surgit de la gorge d'Oldham :

Si tu le veux, nous pourrions aller nous balader, j'adorerais t'y emmener... Si tu attends encore un jour, j'attendrai encore un jour... Eh bien, je ne serais pas parti si j'avais su que tu étais ici... Dès lors, tu me hanteras, tu me hanteras tant que je n'aurai pas payé pour ce que j'ai fait -- c'est une sanction qui empêche de passer du bon temps... Te manquerai-je lorsque je brûlerai, et me regarderas-tu avec un profond désir ? C'est une grande envie que je ressens -- celle d'être pleuré, d'être réel... Quand tu n'as personne, personne ne peut te blesser...

On ne doit pas reprocher à Bonnie 'Prince' Billy d'être allé chercher une instrumentation naturelle et harmonieuse pour habiller la pureté et la somptuosité de l'émotion qui a toujours résidé dans ses chansons. On devrait au contraire l'étreindre pour nous avoir offert une nouvelle clef d'écoute. Si vous écoutez attentivement Greatest Palace Music, vous entendrez les subtiles inextricabilités de la naïveté et du génie, de l'amour et de la luxure, de la pureté et de la décrépitude, de la noirceur et de la légèreté, qui ont toujours été présentes dans les chansons de Palace, mais dans un environnement esthétique qui les nourrit de différentes manières -- transformant les univers qu'elles font bouillonner dans les eaux du Golfe ou qu'elles traînent dans les eaux du boueux Ohio. Et qu'on s'en réjouisse ou non, il n'y a strictement aucune raison d'avoir honte d'écouter les chansons attentivement et sans préjugés, et plus encore, de se sentir coupable une fois que l'on se trouve enclin à vivre dans l'harmonie de leurs nouvelles formes.

Traduit avec l'aide de Marteen B. et d'Eric F.

Retour haut de page

Photo Article Frontier Ruckus, Présente...

» Accès Archives

Copyright © 2004-2013 Millefeuille, toute copie intégrale ou partielle est soumise à autorisation. Contacts. En continu.