Bruno Meillier et Philippe Robert, Folk & Renouveau. Une balade anglo-saxonne

Compte-rendu de l'ouvrage

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le 01.08.2012 à 06:00 · par Gaël P.

De manière assez logique, la parution de ce nouvel ouvrage chez les éditions du Mot et du Reste, consacré au folk anglo-saxon et écrit par Bruno Meillier et Philippe Robert satisfera les amateurs de ce domaine musical par la possibilité offerte à la fois de réviser ses classiques comme de découvrir des albums restés jusque-là plutôt confidentiels. Pour ainsi dire, la lecture de l'ouvrage donnera l'envie de replonger dans la discographie des Byrds, de Neil Young ou encore des pionniers comme Pete Seeger et Woody Guthrie, comme rappellera les seconds couteaux assez souvent oubliés de tels classements (tant Roy Harper, Michael Hurley que Perry Leopold) et conduira au goût du jour des musiciens complètement ignorés (Harry Taussig, The Tree People ou bien Dick Gaughan).

Avec ses chroniques de plus de cent-cinquante albums complétées par un riche addenda en fin d'ouvrage, multipliant au moins par quatre le nombre de disques mentionnés, cette anthologie du folk constitue bel et bien un inventaire pleinement exhaustif de ce qui s'est fait dans ce registre musical, cela quand bien même on pourrait s'étonner de certains choix d'albums : Rains On Lens pour Smog par exemple alors que les derniers disques de Callahan comme Apocalypse et Sometimes I Wish We Were An Eagle sont oubliés tout comme d'ailleurs un album à mes yeux important du point de vue de l'héritage de la musique américaine, à savoir From The Great American Songbook de Tom Carter et Christian Kiefer. Bien entendu chacun pourrait y aller de sa critique pour la sélection de tel ou tel album mais ce serait épiloguer sans fin sur les manques et les défauts inhérents à ce type d'entreprise de classification.

Comme l'indique le titre de l'ouvrage, Folk & Renouveau, les auteurs ont souhaité également intégré des albums qui pourront paraître moins s'étiqueter folk au premier abord, c'est-à-dire en fait des pratiques qui dépassent le cadre strict de ce répertoire mais qui l'intègrent pleinement à leur identité. C'est le cas par exemple de Fables Of The Construction de R.E.M. que l'on identifierait plus comme de la pop-rock mais qui, par l'hommage de Peter Buck à certains musiciens britanniques (le disque a d'ailleurs été enregistré à Londres par Joe Boyd, le producteur de Fairport Convention et de l'Incredible String Band), transgresse les frontières clairement délimitées. Néanmoins, c'est plutôt le sentiment d'une continuité de l'héritage des années 1960-1970 qui se fait le plus ressentir à la mention des disques qui nous sont contemporains : le folk primitif cher à John Fahey est prolongé par Jack Rose comme James Blackshaw, le folk savamment orchestré se retrouve chez Joanna Newsom, le folk-rock puise de nouvelles ressources auprès des entités que sont Ben Chasny et mv & ee, le traditionnel offre toujours de nouvelles perspectives à des musiciens comme Alasdair Roberts ou les Baird Sisters, etc. Seuls ce que l'on nomme le dark folk ou le néo-folk avec David Tibet et In Gowan Ring comme quelques expériences isolées (tel le projet de Michael Gira avec The Angels Of Light) semblent instaurer une pratique disons plus inédite en regard des périodes anciennes.

C'est que la période, pour faire large, située entre 1965 et 1975 correspond véritablement à un boom folk du côté des Etats-Unis et de l'Angleterre et continue, notamment au gré des rééditions, à motiver les aspirations des musiciens du XXIe siècle. En fait, si l'on se prête à comptabiliser les disques par périodes à travers l'ouvrage, on se rend compte que bien plus de la moitié des albums ont été publiés à ce moment tandis que des décennies suivantes jusqu'à nos jours, la tendance folk, du moins les hautes qualités du folk choisies par les deux auteurs, est nettement moindre. De prime abord, on s'étonnera quand même de constater que les années 1980 offrent plus de bons albums que les années 1990 mais l'addenda viendra en fin de compte renverser la tendance (39 albums pour les années 1990 contre 21 pour la décennie précédente). Sans nul doute l'abondance d'albums pour les années 2000 provient, comme cela est mécanique dans les classements de ce genre (à titre d'exemple le classement des meilleurs films de tous les temps à l'Exposition universelle de Bruxelles en 1958 faisait la part belle aux productions d'après-guerre), de l'ancrage des deux auteurs dans la période : on retient bien plus facilement ce que l'on a connu récemment.

Dès lors faut-il réfléchir particulièrement aux mécanismes qui ont une fonction mémorielle et qui participent en fin de compte d'un processus de patrimonialisation. Lesquels sont-ils? A ce titre, l'ouvrage, qui joue bien sûr lui aussi un rôle dans le façonnement d'une mémoire du folk, indique bien, au travers des notices de chaque album, l'importance à la fois des passeurs pour faire découvrir des musiciens (que ce soit Ben Chasny pour Gary Higgins ou David Tibet pour Comus), des rééditions à travers des labels spécialisés (à l'instar de Light In The Attic), des reprises, singulièrement lorsqu'elles sont l’œuvre d'artistes de notoriété publique (Chan Marshall risque bien plus de faire connaître par ses reprises Michael Hurley que ne le pourrait Espers) mais aussi des rencontres musicales entre générations (Vashti Bunyan enregistrant avec Animal Collective à un moment où le groupe est célébré). Il faudrait évoquer également le rôle assigné à la critique musicale dans ce processus bien qu'elle puisse paraître de nos jours bien moins influente, amoindrie par les liens sociaux du net qui se créent à travers forums et blogs.

Même si cela pourra paraître initialement plutôt conventionnel, il faut souligner la pertinence de Bruno Meillier et Philippe Robert d'avoir établi en introduction de leur liste d'albums une chronologie de l'histoire du folk car ses origines, bien moins connues que le reste, sont éclairées de manière parfaitement claire et synthétique. Où l'on voit combien le folk au début du XXe siècle était sensiblement inscrit dans le quotidien des catégories sociales les plus pauvres - les travailleurs et surtout les exilés - à travers une tradition orale (un film comme Hallelujah de King Vidor sorti en 1928 montre bien, dans un tout autre registre musical, cette intégration de la musique à la vie de tous les jours). Il est chose aisée en conséquence de saisir la forte politisation de ce registre aux côtés des mouvements sociaux et du militantisme, politisation que l'on redécouvrira d'ailleurs dans le contexte américain de la fin des années 1960...mais qui semble aujourd'hui grandement absente. D'un point de vue technique, l'ouvrage incite à se consacrer à un chantier de réflexion important quant à l'apparition puis la systématisation de l'enregistrement de la musique folk, deux étapes qui se tiennent sur une période allant de la fin des années 1920 aux années 1950 : en somme nous ne connaissons qu'une partie infime des chants et pratiques folk de la première moitié du XXe siècle malgré les travaux de captation respectifs de Moses Asch et d'Alan Lomax comme la passion de collectionneur d'Harry Smith.

En guise de conclusion, j'insisterai sur le fait que l'ouvrage permet de saisir la réelle fécondité des liens entre la jeune génération de musiciens de folk (qui souvent d'ailleurs évolue en plus sur d'autres domaines musicaux) et leurs aînés, laquelle fécondité nourrit à mon sens les albums les plus importants de ces dernières années. Dans ce sens, l'inquiétude d'un Simon Reynolds, à travers son ouvrage Rétromania, quant à une paralysie de l'innovation musicale par de trop nombreuses formes nostalgiques du passé me semble minimiser la qualité musicale qui peut ressortir d'un certain classicisme. C'est dire en fait combien Reynolds confond trop à mon goût modernité et amélioration de la qualité musicale. Si notre époque n'aura peut-être pas suscité de ruptures musicales profondes comme les époques antérieures, au moins peut-on fortement se réjouir de son intérêt et de son enthousiasme quant à son passé et son histoire ; attitude - bien entendu lorsqu'elle se veut intelligible - qui préfigure une meilleure compréhension de son identité, par-là même de son présent. Je crois vraiment qu'il faut se féliciter de voir un vieux de la vieille comme Neil Young, accompagné de son Crazy horse, prendre un réel plaisir à se plonger dans les méandres de l'histoire américaine à travers son dernier album de reprises intitulé significativement Americana car, à partir d'un matériau préexistant, peut s'élaborer une esthétique stimulante et enrichissante, même si elle ne rompt pas radicalement avec son modèle.

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