le 26.06.2012 à 06:00 · par Mathieu M.
7h du matin ce dimanche 10 juin, à bord de l'avion qui va quitter Porto d'ici peu. Il y a deux heures à peine que les dernières notes de l'Optimus Primavera Sound Festival se sont tues et une pluie fine accompagne cette belle et mélancolique fin de festival. Une nuit blanche et un état émotionnel sur le fil propice à se replonger dans les 3 jours intenses de ce petit nouveau festival. Un beau voyage à vrai dire.
On connaissait le Primavera Sound Festival de Barcelone, cette grande messe annuelle à la programmation folle et débridée en matière de rock indé, pop, folk, electro et noise. L'équivalent de ce qu'est le HellFest aux musiques métalliques, de ce que sont les festivals de Montreux, Vienne ou Marciac aux musiques jazz, de ce qu'est le festival des Vieilles Charrues aux musiques... dont personne d'autre ne veut et pour cause.
Le Primavera Sound Festival fête cette année son 11° anniversaire et c'est l'occasion ou jamais pour les organisateurs de s'expatrier hors de Barcelone pour une version allégée le weekend d'après, direction le Portugal.
Pour le public français, souvent contraint de s'évader hors frontières pour trouver une programmation aussi pointue et exhaustive à la fois, ce genre de festival est une aubaine. La programmation réchauffe les cœurs et les souvenirs tout en assouvissant la curiosité des infatigables passionnés. Le festival incite au voyage et à toutes les découvertes, comme le fait de s'immerger dans une grande ville européenne. Le format même du festival s'y emploie. A Porto, c'est le plus grand parc de la ville qui accueille le festival avec ses clairières, ses collines et ses allées boisées. Ambiance nappe à carreau et pique-nique en famille, parfait pour un concert de Kings Of Convenience qui rappelle à s'y méprendre celui de Simon & Garfunkel à Central Park en 1981. Mais le site est également au bord de l'océan. La proximité de la plage indique un emplacement stratégique et prisé pour la fameuse sieste de l'après-midi mais plante aussi un décor très californien, idéal pour un concert furieux de Thee Oh Sees ou pour l'excellente surf-pop acidulée de Tennis qui, par un discret changement de jour de passage, évitera une belle journée de pluie océanique qui aurait ravi un certain Yann Tiersen, le breton du festival puisqu'il paraît qu'ils sont partout...
Et puis ici, point de concerts dès 11h du matin. Les tympans ont un temps de repos à respecter et le voyageur a une ville à visiter. Un nonchalant régime à base de sardines grillées et de caïpirinhas est tout indiqué pour se plonger dans la scène musicale portugaise, qui n'a rien à envier à quiconque grâce à des groupes tels que Bigott, You can't win Charlie Brown, We Trust ou Linda Martini. Mais l'ivresse vient d'un groupe que l'on a déjà pu voir en France à l'occasion du festival Soy à Nantes en 2011 et lors de quelques dates au printemps 2012 : Gala Drop, from Lisbon, accompagnés de Ben Chasny. Ce groupe est une aventure à lui tout seul : krautrock, afro-dub, rock psyché ou même électro expérimentale, on est ravi de constater que les locaux de l'étape proposent un vrai frisson, cette originalité tant recherchée, et assurent une heure de concert en ligne droite avec un groove imparable.
Dans le registre des concerts fous sans compromis qui marquent un festival, Dirty Three est souvent à la première page : un Jim White puissant et exubérant fait chanter à merveille sa batterie comme un chef d'orchestre. Il est constamment titillé par un Warren Ellis possédé et survolté par son jeu au violon et piano, occupant tout l'espace à lui tout seul et haranguant la foule. Tous deux sont observés par un Mick Turner impassible et perplexe sur le côté de la scène, qu'on oublierait presque si son jeu de guitare subtil et aérien n'était pas si enivrant. Un tableau loufoque et atypique, à l'image du groupe.
Les anciens de Codeine non plus ne trichent pas et donnent le concert le plus plombé, certes, mais aussi le plus émouvant et le plus sincère. Leur récente reformation n'est pas un coup médiatique ou financier et le poids des années n'a pas entamé leur goût pour ce rock si triste et si beau à la fois. Un concert en apesanteur au dessus du monde où le bonheur de rejouer ensemble depuis tant d'années transparaît jusqu'à la dernière note, les larmes aux yeux et main dans la main. Comme un besoin d'achever enfin une histoire commencée il y a longtemps et laissée en suspens.
Puisqu'il est permis aussi de critiquer, on n'en dira pas tant d'autres concerts de rock-stars qui laissent de marbre. Pompeux et sans âme sont les concerts de Mercury Rev, Suede, ou The Flaming Lips. Heureusement que cet avis n'est pas partagé puisque la foule amassée devant ces grands noms permet de faire de belles rencontres avec Siskiyou, Tall Firs, I Break Horses, ou Other Lives en toute intimité sur de plus petites scènes.
Pour le public au milieu de la foule, noyé dans une surenchère sonore et dans une avalanche de choix, les concerts de festival ne valent que rarement ceux proposés dans de petites salles intimistes où l'artiste donne son concert à sa vraie mesure. Dans un autre contexte, ces festivals procurent d'autres plaisirs : fête, kermesse avec ses semblables dans toutes les langues. Et ces rencontres musicales : pas sûr par exemple de faire le déplacement pour voir uniquement The Drums alors que bien m'en a pris de croiser le chemin de leur scène. Même chose avec The XX, où s'arrêter devant par hasard et assister à leur douce et surprenante présence réconcilie avec la fausse image que l'on s'en était faite. Un régal inattendu, la cerise sur le gâteau du dernier soir.
Ici, au Primavera de Porto, le choix est fait de ne pas assommer le public. Avec les premiers concerts autour de 18h, le public arrive reposé, toutes oreilles ouvertes. Ses jambes se délassent en naviguant dans le parc, de scène en scène, et savoure sa bière à l'ombre d'un arbre. La densité de la programmation reste à échelle humaine, et la fièvre et la frénésie du Primavera de Barcelone ne sévit pas encore. C'était une première. Malgré tout, 20 000 personnes par jour, dont 50% de Portugais, ont assisté à cette belle édition, qui, forte de son succès, sera reconduite l'année prochaine. A l'avenir, on se laisse volontiers aller à penser à Toulouse, Bordeaux ou Montpellier pour accueillir un autre petit frère.
Cela réduirait le trajet mais... ternirait l'aventure et le goût du voyage...
Crédits photos : Hugo Lima / Mathieu M