Alan Lomax, Le Pays où naquit le blues

La première traduction française

» Article

le 04.02.2013 à 06:00 · par Sébastien D.

Ce livre est la première traduction en français du livre d'Alan Lomax, The Land where the blues began, paru initialement en 1993. Dix ans après la mort de Lomax en 2002, les Fondeurs de Briques éditent cette traduction de Jacques Vassal, un temps journaliste à Rock'n'Folk et auteur entre autres d'une biographie de Woody Guthrie.

Ce livre n'est pas vraiment une histoire du blues à travers ses grandes figures. On y parle très peu des grands bluesmen. Seuls les derniers chapitres seront consacrés aux Big Bill Broonzy, Fred McDowell, Muddy Waters et autres, mais encore seront-ils à peine effleurés. Non, c'est plutôt une socio-histoire du Delta à laquelle se livre ici Alan Lomax. A travers de riches matériaux (chants, entretiens, prises de notes), collectés au cours de ses voyages dans le Delta, essentiellement en 1941-1942 avec Lewis Jones (Fisk University), en 1947-1948, au pénitencier de Parchman, en 1959-1960 (accompagné de la chanteuse folk Shilrley Collins) et en 1978 pour le film The Land where the blues began avec John Bishop et Worth Long (vidéo), Alan Lomax nous retrace le quotidien des Noirs américains dans ce « Deep South », très ségrégationniste, voire encore en grande partie esclavagiste. Ces allers-retours lui permettent de mesurer les évolutions bien réelles de leur condition, mais aussi les invariants que sont la domination, l'humiliation, la traque, la peur, la mort violente.

Cette socio-histoire s'intéresse aux hommes dans leur milieu. C'est pourquoi Lomax se déplace là où sont les Noirs, là où ils travaillent, là où ils habitent, là où ils sont enfermés, là où ils font la fête, là où ils prient... A travers ce récit, on le suit d'un lieu à un autre : les églises baptistes, où le gospel est en train de supplanter les vieux « spirituals », les pénitenciers, les champs de coton, les chantiers de construction des digues du Mississippi, les docks de déchargement des bateaux...

A propos des digues du Mississippi : "Le monde du levee du Delta fut l'ultime frontière américaine, encore plus sans loi que le Far-West dans ses périodes les plus florissantes, en partie parce qu'il y avait, pour ainsi dire, carte blanche sur les Noirs, considérés comment valant moins que les mulets qu'ils menaient : "Si vous tuez un négro, vous en engagez un autre ; si vous tuez un mulet, vous devez en acheter un autre." Cet aphorisme qui aurait eu du sens pour les conducteurs d'esclaves d’Égypte, pour les maîtres d'esclaves aux galères, pour les seconds et les quartiers-maîtres brutaux de la marine de la Reine, n'était que sagesse pour les hommes cupides et souvent désespérés qui signaient un contrat pour construire une section du levee du Mississippi à tant le mètre cube. Ils mettaient leur main d’œuvre à la corvée, la surchargeaient de travail et la sous-payaient, les dirigeant en les frappant au pistolet et avec la menace omniprésente du lynchage, contre lequel les Noirs n'avaient aucun recours, puisqu'ils n'avaient aucun statut légal dans le Mississippi de Jim Crow." (p.282)

Ou encore des docks : "Tout le chargement et le déchargement, le levage et le portage, étaient effectués par une cohorte de portefaix noirs, qui faisaient un somme sur le pont entre les boulots. [...] Chaque jour, ils accomplissaient des levages et des portages que les porteurs entrainés d'aujourd'hui ne pourraient faire, et ils ne travaillaient pas avec des barres soigneusement équilibrées sur des planchers capitonnés. Ils maniaient des caisses, des barriques, des balles et souvent des animaux vivants qui se débattaient, en remontant ou descendant la pente sur des passerelles branlantes ou sur une boue glissante. Deux de ces portefaix pouvaient remonter sur toute la longueur de la passerelle, et bien au milieu, un mulet en train de donner des coups de sabot et des ruades." (pp.189-190)

Partout, Lomax saisit la terrible réalité de l'aliénation subie par les Noirs, et partout aussi, ce blues qu'ils jouent, profondément ancré dans son univers social, dans ce fameux delta, ciselé par ces hommes et par cette terre, mais aussi solidement enraciné au continent africain. "Les musicologues s'accordent en général pour dire que les bluesmen noirs de l'Amérique ont, pour l'essentiel, reconstitué l'art élevé du griot africain. C'est un fait, nous pouvons affirmer qu'à travers le travail d'interprètes comme Sid Hemphill, Blind Lemon Jefferson, Charley Patton et consorts, la tradition des griots a survécu de plain-pied en Amérique presque sans interruption." (p.457). Lomax garde d'ailleurs tout au long de ce livre une certaine nostalgie de ce blues rural du Delta des Robert Johnson, Son House, Charley Patton et autres, dont il fut l'un des rares témoins blancs.

"En 1939, j'ai parcouru systématiquement les catalogues Columbia, Victor et Paramount, pour y découvrir que le matériau ne pouvait se comparer à la musique que nous enregistrions alors dans le Sud rural, sans budget pour rétribuer les chanteurs, et avec un minuscule appareil enregistreur. Bien sûr, il y avait tout de même bien des perles au milieu des scories, parce que les firmes produisaient, quoique d'un cœur peu enthousiaste et avec tiédeur, une documentation sur une période de créativité intense de la part de musiciens hautement originaux. Pourtant la plupart du matériau, que les fans du blues admirent tant de nos jours, me frappa à l'époque comme le produit d'une occasion gâchée." (p.571)

A ce livre est heureusement joint un disque très utile pour accompagner la lecture de ces plus de six cent pages. On y retrouve une sélection d'enregistrements, et notamment un superbe chant de prisonniers de Parchman, Early in the morning, martelé par le bruit des haches, un très bel enregistrement de Fred McDowell, que l'on retrouve aussi sur ce disque, et une tonitruante chanson de Sid Hemphill, dont les enregistrements de 1942 font pour la première fois l'objet d'une sortie sous la forme d'un album intitulé The Devil's dream (extrait).

Mais ces dix titres ne suffisent pas à altérer la frustration de ne pas entendre toutes ces chansons lues dans le livre, car oui, ce livre est avant tout un répertoire incroyable de chansons traditionnelles (toutes traduites en français) : chansons de travail, chansons religieuses, chansons à boire, chansons pour faire rire ou chansons pour exorciser cette rage. Alors, pour satisfaire cette soif, rien de tel que de se plonger dans les archives sonores de l'Association for Cultural Equity (Fondation Alan Lomax), certes encore partielles, mais déjà si riches en enregistrements et autres documents, comme ces enregistrements de Bama au pénitencier de Parchman en 1947, ceux de Fred McDowell à Como en 1959 et ceux de Sid Hemphill à Senatobia en 1959.

Crédits photos :

Les trois photographies sont issues du fonds de l’Association for Cultural Equity.

- Photo 1 : Lucius Smith (with banjo) and Sid Hemphill (with fiddle) on Hemphill's porch, Author: Alan Lomax, Senatobia, 22/09/1959, ref. number: 01.01.0373

- Photo 2 : Prisoners singing and hoeing. James Carter, right, Author: Alan Lomax, Parchman, 16/09/1959, ref. number: 01.01.0224

- Photo 3 : Alan Lomax recording the Pratcher brothers? Miles Pratcher (with guitar) and Bob Pratcher (with fiddle) ? on Miles' porch, Author : Shirley Collins, Como, 21/09/1959, ref. number : 01.01.0288

Retour haut de page

Photo Article Alan Lomax, Le Pays où naquit le blues, La première traduction française

» Accès Archives

Copyright © 2004-2013 Millefeuille, toute copie intégrale ou partielle est soumise à autorisation. Contacts. En continu.