Can

Remastered

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le 16.02.2005 à 18:00 · par Antoine D.

Après la sortie en 2003 d'un DVD célébrant le 35ème anniversaire de la création du groupe et des honneurs parfois assez rocambolesques (le démantèlement de l'Inner Space Studio en vue de son transfert au German Rock'n'Pop Museum), un nouvel épisode de la saga Can a été lancé à l'automne 2004: la remasterisation de la discographie de cette mythique formation originaire de Cologne. Au mois d'octobre dernier, le label du groupe (Spoon, en partenariat avec Mute) éditait ainsi une première livraison, en l'occurence les quatre premiers albums du groupe: Monster Movie (1969), Soundtracks (1970), Tago-Mago (1971) et Ege Bamyasi (1972). Les éditions remasterisées des albums suivants arriveront au cours des années 2005 et 2006, l'occasion de revisiter une oeuvre essentielle de l'histoire du rock.

  • Un peu d'histoire...

C'est en 1968 que se forme à Cologne un quintet pour le moins atypique, constitué de musiciens pour la plupart trentenaires et venus d'horizons diversifiés. Irmin Schmidt baigne ainsi dans l'univers de Karlheinz Stockhausen, de Pierre Boulez et de l'école minimaliste américaine (Steve Reich, Terry Riley, LaMonte Young...) mais son désir est de fonder un groupe de rock. Holger Czukay, lui aussi influencé par Stockhausen, enseigne par ailleurs la musique et fera rapidement appel à l'un des élèves, le guitariste Michael Karoli.

Schmidt (claviers) et Czukay (basse) sont initialement épaulés techniquement par David Johnson, un compositeur et flûtiste américain, qui quittera finalement le groupe dès la fin de l'année 68. Parallèlement, Schmidt contacte Jaki Liebezeit, un batteur venu du free jazz, puis rencontre à Paris Malcolm Mooney, un excentrique peintre et sculpteur américain qui endossera le rôle de chanteur et donnera un nom à cette formation: Can. Relativement instable et excessif, Mooney repartira aux Etats-Unis à la fin de l'année 69 et sera remplacé par Kenji "Damo" Suzuki, un fantasque japonais dont la soucoupe volante s'était posée par hasard à Munich lorsque Czukay le remarqua.

La discographie du groupe est avant tout le reflet d'un esprit visionnaire: des travaux de Stockhausen, Can en avait déjà perçu l'impact crucial de l'électronique sur la musique des décennies à venir, et de manière plus générale, le potentiel créatif issu des croisements stylistiques, du rock au jazz en passant par des inspirations tribales, quasi primitives. Sur un plan purement technique, Can utilise dès ses débuts l'édition afin de tirer la quintessence de ses sessions-marathon, et retourne les contraintes matérielles (leur premier enregistrement sur seize pistes n'interviendra qu'en 1975) à son avantage: fondre les individualités dans une entité unique. Il est d'ailleurs surprenant de constater la maturité et la spontanéité affichées par l'ensemble dès la sortie de Monster Movie: les styles de jeu et les influences de chacun sont pleinement assimilés pour en faire émerger un son alors inédit.

Si l'on peut mesurer l'influence de cette musique bien au delà de la seule étiquette Krautrock (dans la musique électronique, par exemple) et voir en Can une inépuisable source d'inspiration, il demeure, trente cinq plus tard, toujours aussi difficile de citer des groupes véritablement comparables avec le quintet de Cologne: par exemple, si elle en a gardé le goût pour le mélange des genres, la vague des groupes post rock des années 90 n'aura que rarement partagé cette même capacité à innover et cette aptitude à se forger une identité propre. On pourrait cependant se hasarder à chercher quelques héritiers potentiels et à cet égard des formations telles que Sunburned Hand of the Man et sa section rythmique enflammée, ses jams effrénés, son alliage de voix travaillées et de sons non identifiés, rentrerait assez bien dans cette lignée... mais que l'on ne se méprenne pas, s'il faut nommer les précurseurs, nul doute qu'une partie d'entre eux se trouvait dans l'Allemagne des années 60/70, de Can à Faust, en passant par Neu!, Amon Düül et autres Popol Vuh.

  • 2004: Can Remastered

A l'instar des discographies de certains géants du bop/hard-bop remasterisées ces dernières années, c'est au tour de Can de "subir" un traitement identique. L'opération est supervisée par Irmin Schmidt et Holger Czukay, en compagnie de l'ingénieur du son Andreas Torkler et de Jono Podmore (aka Kumo, un collaborateur de Schmidt). Un mot rapide sur les livrets, ils sont agrémentés de liner-notes signées David Stubbs du Wire (Bobby Gillespie de Jesus & Mary Chain et Primal Scream, y ajoute un témoignage) et de quelques photos tirées des archives personnelles du groupe. Mais l'essentiel réside bien du côté du son: dynamique et puissant, il sublime littéralement la section rythmique, donne de l'ampleur aux errances électroniques et consolide l'équilibre des forces en présence. Une vraie réussite pour ces quatre premiers albums qui vient souligner, un peu plus encore, leurs statuts de classiques indémodables.

  • Monster Movie (1969)
  1. Father Cannot Yell
  2. Mary, Mary So Contrary
  3. Outside My Door
  4. Yoo Doo Right

"I Am the Walrus des Beatles était notre plus grosse influence rock, le Velvet Underground était mes héros" déclarait Holger Czukay, et ce premier album (alors enregistré dans le château du Schloss Norvenich) s'en ressent fortement. Au delà de la simple touche anglo-saxonne apportée par Malcolm Mooney, les membres de Can optent ici pour une approche très instinctive et dévoilent toute leur capacité à distiller de véritables standards rock, droit dans la lignée du Velvet: Father Cannot Yell et la vivacité de sa section rythmique, Mary, Mary So Contrary Michael Karoli démontrait déjà à quel point il pouvait illuminer l'espace par les entrées successives de sa guitare, et un Outside my Door aux lignes de basse implacables pour un final sur fond de cloches en résonance. Au fil des trois premiers titres, Malcolm Mooney adopte une attitude de plus en plus rageuse, pour finalement rentrer en transe sur le titre de clôture, Yoo Doo Right. Au cours de ces vingt minutes, il répète frénétiquement ses phrases, parfois par bribes, et l'étourdissement semble peu à peu l'envahir, au gré des impulsions rythmiques et mélodiques de la basse et des spirales soniques envoyées par la batterie de Jaki Liebezeit, capable de réinventer ses propres séquences à chaque nouvelle itération. Déjà révélateur de la richesse rythmique de Can, Monster Movie incarne le trait d'union entre les influences rock du groupe et les chemins qu'ils emprunteront par la suite.

  • Soundtracks (1970)
  1. Deadlock
  2. Tango Whiskeyman
  3. Deadlock (Title Music)
  4. "Don't Turn The Light On", Leave Me Alone
  5. Soul Desert
  6. Mother Sky
  7. She Brings The Rain

Pour se maintenir à flot financièrement dans ses premières années, Can a été amené à signer plusieurs musiques de films, profitant des liens de Irmin Schmidt avec le milieu du cinéma. Leur second album n'étant pas encore finalisé, le groupe décide donc de sortir Soundtracks, une compilation de ces bandes originales. Schmidt est alors le seul à entrer en contact avec les réalisateurs, il donne ensuite quelques directions à ses camarades de jeu: une démarche singulière dont ce disque tirera finalement un certain profit, puisque ces titres ne se cantonnent pas dans la seule musique d'ambiance et se révèlent parfaitement dissociables des images. Néanmoins, le problème de l'homogénéité -certes inhérent aux compilations- n'épargne pas Soundtracks, qui n'atteint pas le niveau des autres albums de Can sur ce point, mais considérées individuellement, plusieurs pistes valent tout de même le déplacement. Si Soundtracks se place en disque de transition entre Monster Movie et Tago-Mago, il constitue par ailleurs un passage de relais entre Malcolm Mooney (parti regagner les Etats-Unis) et son remplaçant, Damo Suzuki. Ces quelques morceaux permettent d'ores et déjà de percevoir la différence de style entre les deux chanteurs: là où Mooney se plonge dans des états torturés au fil de l'avancement des titres (le son semble agir sur son comportement, en particulier sur Soul Desert), Suzuki se livre quant à lui à un subtil jeu du chat et de la souris avec ses quatre partenaires, par exemple le temps de ballades nonchalantes (Tango Whiskeyman, puis Don't Turn The Light On, Leave Me Alone avec flûte et mélodies à la guitare), où c'est tantôt lui, tantôt le reste du groupe qui guide le mouvement mélodique des morceaux, tout en maintenant l'esprit de collectif. La pièce majeure demeure cependant Mother Sky, premier exercice longue durée de Damo Suzuki: à un départ tonitruant de Karoli succèdent (une fois de plus) les merveilles de la paire Czukay/Liebezeit, en l'occurrence des rythmes hypnotiques (du Neu! avant l'heure, serait-on tenté de dire), étoffés en permanence.

  • Tago-Mago (1971)
  1. Paperhouse
  2. Mushroom
  3. Oh Yeah
  4. Halleluhwah
  5. Aumgn
  6. Peking O
  7. Bring Me Coffee Or Tea

A la question "quel est votre album favori de Can ?", Tago-Mago devrait vraisemblablement remporter le plus grand nombre de suffrages auprès des fans, mais pas nécessairement en écrasant ses concurrents les plus directs (Ege Bamyasi, Future Days...): peut-être faut-il finalement voir dans ce phénomène, l'apanage des grands groupes (tentez l'expérience dans votre entourage avec Sonic Youth et vous verrez à quel point les résultats seront disparates, chaque génération semblant avoir sa préférence). Difficile de répondre à cette question donc, mais il ne fait aucun doute que Tago-Mago est à considérer comme l'un des albums les plus solides de Can, pas seulement pour son caractère "complet", mais surtout pour la remarquable qualité de l'évolution qu'il propose et pour l'audace toute particulière dont il fait preuve. Si les premiers morceaux reprennent la plupart des éléments déjà entrevus par le passé, les présences de Schmidt et de Karoli se font ici ressentir plus intensément: les claviers du premier dévoilent des aspects hypnotiques (Oh Yeah), les envolées du second déclenchent d’impressionnantes montées en régime (Paperhouse), tandis que Damo Suzuki a par ailleurs gagné en charisme et dégage un enthousiasme particulièrement communicatif (il s’en donne à cœur joie sur les 18 minutes enflammées du mythique Halleluhwah). Les quatre premiers titres viennent souligner que Can a franchi un nouveau palier dans la quête de la cohésion totale, mais plutôt que de réciter docilement sa leçon, le groupe va alors emprunter des chemins beaucoup plus expérimentaux. Ainsi, sur Aumgn et Peking O, leurs influences venues de Stockhausen ressurgissent, elles sont mêlées à une électronique hallucinée façon Pierre Henry et à des appels en direction de la musique concrète: les instruments deviennent amorphes, les cordes triturées y croisent les incantations, les drones, les rythmiques tribales, les bruits inconnus ou les jappements des chiens pour des survols de mondes abstraits. La démarche est certes pleinement aboutie, mais Tago-Mago symbolise avant tout cette capacité du groupe à muter, à tisser des liens entre rock et courants avant-gardistes avec une facilité et un naturel déconcertants. La mixture finale est intemporelle, elle déroute autant qu’elle subjugue et reste, aujourd’hui encore, une œuvre totalement d’actualité.

  • Ege Bamyasi (1972)
  1. Pinch
  2. Sing Swan Song
  3. One More Night
  4. Vitamin C
  5. Soup
  6. I'm So Green
  7. Spoon

Fin 1971, Can quitte le Schloss Norvenich et établit ses quartiers dans un cinéma situé non loin de Cologne (rebaptisé Inner Space Studio). Premier album enregistré dans ce nouvel environnement, Ege Bamyasi rencontre alors un certain succès commercial par l'intermédiaire de Spoon: utilisé comme générique de série TV ("Das Messer"), ce morceau ne tardera pas en effet à truster les charts allemands avec 300000 copies vendues. Si la forme d'un titre tel que Soup demeure très libre, le groupe a néanmoins délaissé les expérimentations rencontrées sur la seconde moitié de Tago-Mago pour revenir à une formule plus "cadrée". Néanmoins, pas question de tomber dans la facilité puisque le son de Can se révèle finalement densifié: les instruments s'enchevêtrent au sein d'alliages complexes, plus difficiles à apprivoiser qu'ils n'y paraissent, et c'est finalement au prix de nombreuses écoutes que Ege Bamyasi livre ses secrets. L'album se base sur un terrain fertile où les registres rock et pop se trouvent considérablement enrichis par une recherche permanente du détail et une originalité dans les associations sonores. Can semble ainsi se promener en toute décontraction et n'hésite pas à s'inspirer de styles diversifiés, du jazz au funk, en passant par le dub et les musiques orientales, et ce, aussi bien en terme d'écriture que de production. Ege Bamyasi se pose en grand classique, un disque aux compositions hybrides, à la fois indicateur des directions prises par Can sur les albums suivants, et particulièrement influent sur tout un pan de la musique du XXème siècle.

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Monster Movie, Soundtracks, Tago-Mago, Ege Bamyasi

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