Faust vs Dälek

Derbe respect, alder

( Staubgold / La baleine ) - 2004

» Chronique

le 01.09.2004 à 18:00 · par Antoine D.

La rencontre entre le trio hip-hop du New Jersey Dälek (The octopus à la production, Still aux platines et MC Dälek pour le flow) et la légendaire formation krautrock allemande Faust était pour le moins inattendue : de l’opposition de style à l’écart générationnel en passant par l’éloignement géographique, rien ne semblait indiquer une possible réunion de ces deux groupes sur un même disque. Et pourtant, Still ne cachait guère sa fascination vis-à-vis de la créativité et du perpétuel renouvellement dont a su faire preuve Faust depuis sa naissance en 1971 et c’est ainsi qu’en 2002, Dälek envoie son premier album (From filthy tongue of gods and griots) à Hans Joachim Irmler, membre fondateur de Faust et co-dirigeant du label Klangbad. Le coup de foudre est alors immédiat et l’idée d’une collaboration fait rapidement son chemin : il aura fallu deux ans et trois sessions d’enregistrement agrémentées d’une apparition commune sur scène (en 2003 lors d’un festival en Suisse) pour nouer une complicité extrêmement forte qui trouve ici son aboutissement avec la sortie de ce Derbe respect, alder.

On avouera qu’au départ, l’équation Faust/Dälek intrigue autant qu’elle inquiète : la crainte d’un clivage krautrock/hip-hop trop important, la peur d’une relation maître/élève trop perceptible sont tant d’éléments qui laissent planer quelques doutes sur la cohérence du résultat de cette collaboration. Mais ces préjugés ne tardent pas à voler en éclats puisqu’en l’espace de quelques minutes la complémentarité entre les deux formations apparaît au grand jour. L’introduction sur Imagine what we started est d’ores et déjà révélatrice de ce qui sera le leitmotiv de l’album, à savoir un goût prononcé pour les fortes déflagrations soniques : des effets Doppler en stéréo, un drone digne de l’interminable défilé d’un train de marchandises et une batterie terriblement percutante...comme un symbole du fracas des roues sur la voie ferrée. La locomotive est alors lancée et plus rien ne semble pouvoir l’arrêter dans ce paysage qui évoque autant la friche industrielle par l’intermédiaire d’un son très métallique, que la désolation d’un milieu urbain à la Blade Runner lorsque Will Brooks (aka MC Dälek) y intègre son premier flow de l’album (sur Hungry for now). Le contraste entre la sensation d’ampleur donnée par la forte réverbération du son et l’urgence suggérée par la voix est particulièrement frappant et contribue à introduire un sentiment d’inquiétude, un peu à l'image de ces rêves étranges où les courses poursuites les plus effrayantes semblent tantôt gagnées, tantôt perdues.

La traduction de cette impression d’évoluer dans un milieu hostile s’opère notamment sur Dead lies, point de rencontre entre tourbillons noisy, nappes d’orgue, boucles entêtantes et troublante section rythmique. Faust et Dälek propulsent leurs compositions dans une frénésie chaotique qui atteint à différentes reprises des sommets de sauvagerie (l’harassant Bullets need violence) et d’explosivité (batterie surpuissante et échos de basse sur Collected twighlight), au point de virer parfois dans le cauchemardesque : le dédoublement névrotique des chuchotements de Will Brooks sur Remnants constitue ainsi l’une des meilleures illustrations de l’ambiance claustrophobique et du climat suffocant de l’album. On notera par ailleurs, la présence d’une reprise, ou plus exactement d’un remix hip hop de T-Electronique (tiré de l’album Ravvivando de Faust), qui, s’il conserve une partie de la base formée par l’orgue dans le morceau original, est ici largement densifié par un beat solide, essentiellement dirigé par les cymbales, auquel viennent s’adjoindre une série de scratches et un flow moins angoissé, plus entraînant que sur le reste du disque : on tient probablement là ce qui se rapproche le plus d’un morceau hip-hop "classique", mais l’exercice demeure cependant assez éloigné du registre traditionnel et vient témoigner une fois de plus de l’originalité de la rencontre Faust/Dälek.

Les deux formations dépassent ici les carcans stylistiques et réussissent à se fondre dans une entité unique. Grâce à cette osmose pleinement consommée, Derbe respect, alder propose un visage inédit dans le paysage musical actuel. D’autre part, au-delà du surprenant alliage réalisé par Faust et Dälek, l’album s’appuie sur un maniement de haute volée de la puissance sonique, tout en mettant parallèlement en place une atmosphère très singulière au fil des morceaux. Particulièrement audacieuse, cette collaboration atteste du fait que ce sont parfois les rencontres les plus improbables qui réservent les plus belles surprises.

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Derbe respect, alder

» Tracklisting

  1. Imagine What We Started
  2. Hungry For Now
  3. Remnants
  4. Dead Lies
  5. Erratic Thoughts
  6. Bullets Need Violence
  7. Collected Twighlight
  8. T-Electronique
  9. [untitled]

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