Supersonic riverside blues

data 4.5.1

( D'autres cordes ) - 2008

» Chronique

le 01.12.2008 à 06:00 · par Marteen B.

Question. A quoi peut ressembler un blues contemporain, qui ne soit pas un simple arrangement du passé. Un blues du continuum urbain plutôt que des travaux des champs. Un blues écrit sous les néons plutôt que tanné par le soleil ou maudit sous la lune. Un blues d'après les guitares, blues de machines, d'escalator, d'ordinateurs, de téléphones portables, de rames automatiques dans les transports en commun. Lancinant. Rugueux. Stressé. Pas aimable. Un blues en pulsation plutôt qu'en rythme. Un blues qui comme sur les guimbardes rafistolées est écrit avec une technologie malade, qui déconne, qui boucle, se répète, qui crache. Un blues l'œil morne. La bouche sèche. Pas d'avoir chanté. Mais la descente après les acides. Un blues comme des grumeaux dans la bouillie de protéines en poudre pour la musculation : pour prendre de la masse. Un blues réveil-matin détraqué qui sonne dans l'appart à côté, sur le coup de quatre heures, et qui ne s'arrêtera pas avant les cinquante-neuf minutes réglementaires programmées sous la carcasse. Un blues post-industriel, où l'on identifie la gêne, mais plus la nature exacte des machines ni ce à quoi elles servent. Un blues ambiant, si on veut, mais qui va vite crever le fond sonore, et qu'on ne met pas en bande-son sur un film, parce qu'il écrase le film sous son poids, ni dans une soirée, parce qu'il ne se danse pas. Un blues qui se subit. Parce qu'il s'agrippe dans la poitrine, et qu'il y serre très fort, et qu'il tape. Un blues qui se surveille autant sinon plus qu'il ne s'écoute. Un blues qui a glissé de la musique vers la pure obsession. Scopique. Un blues de la trance, des dance-floor, des caves moites et des corps invisibles dans la lumière glauque, rouge, et les suées. Un blues d'ombres bleues, de silhouettes diffuses dans les escaliers en métal. Un blues à l'odeur de ventilation. Un blues sans rage, sans message. Lardé de voix, et pourtant sans paroles. Alors elles répètent des numéros, les voix, et des messages d'alerte, ou des instructions aux voyageurs. Faites la gueule dans le métro. Ne souriez à personne. Regardez à l'intérieur de vous-mêmes. Vous n'y trouverez rien. Ça vous foutra la paix. Un blues supersonique, ce qui doit vouloir dire tout entier passé dans le gros son des rave, et des haut-parleurs surpuissants attachés au pare-choc, avec pour stroboscope les faisceaux aveuglants des phares et des lampes torches. Plus d'herbe, elle est foulée. Pas même à fumer. L'espace, nu et désertique. Plutôt un parking. Des murs de béton brut, des lances d'incendie qui pendent, des flaques d'essence qui luisent, des sorties de secours éventrées. Des voitures à l'arrêt. Et le tout qui tremble, poussé par les drum machines, les sample, les turntables.

Avec son double poing en couverture, façon révolution cubaine sérigraphiée, data 4.5.1 va à la cogne. Froidement. D'époque. data 4.5.1 exprime ce qui arrive quand Justice tombe dans de bonnes mains. Franck Vigroux est un délicat qui n'a pas fait dans la dentelle. Un expérimentateur qui a joué avec Elliott Sharp, Marc Ducret, Bruno Chevillon, et qui est par ailleurs patron du label D'autres cordes. Les ethnomusicologues du siècle prochain passeront l'album dans les séminaires à la Sorbonne 2106, ou à Pékin, Abou Dabi, pour expliquer ce que c'était ce début de XXIe siècle, frais comme un terminal d'aéroport un jour de reconduite à la frontière. Comprendre ce qui s'est passé le jour où les machines ont électrocuté le dernier DJ, et ont écrit leurs programmes toutes seules. Elles n'avaient pas besoin de se poser la question des frontières entre musique et non-musique, typiquement une question d'êtres humains. Elles carburaient des sons, elles grouillaient d'idées noires, elles avaient ras le caisson de logarithmes. Elles s'en donnaient à plein régime.

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Pochette Disque data 4.5.1

» Tracklisting

  1. Walker
  2. Placer 451
  3. Diva
  4. Zabrisky Point
  5. Drame
  6. Formant
  7. Elvis basement
  8. You prefer boys
  9. Flambeur
  10. Vince
  11. Numero 6
  12. Seth
  13. Electric city

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