le 02.01.2009 à 06:00 · par Marteen B.
Visualisons la scène. Lena Circus est un collectif de trois musiciens tournés vers le jazz et l'improvisation. Deux guitaristes, que l'on placera l'un à gauche, l'autre à droite. Nicolas Moulin joue sur une guitare acoustique amplifiée, ou sur une guitare électrique, dans un cas comme dans l'autre, tenue dans la position d'un violoncelle, avec un rack conséquent d'effets. Antoine Letellier joue de la guitare, du yukulele, mais aussi de la flûte. À la batterie, Guillaume Arbonville : les fûts et les cymbales sont environnés de gongs, joués aux balais, à la main, avec une masse, etc.
Pour Toki no Arika, qui suit une conséquente production de EP, Lena Circus a travaillé avec la percussionniste japonaise Hiroko Komiya, laquelle joue assise sur un tapis, environnée d'objets (saladier de métal où faire tintinnabuler l'eau, lamelles de bois, galets...), d'instruments jouets (cliquets, sifflets...), de micros. Un morceau comme Eggbox est d'ailleurs forgé de sonorités qui rappellent la musique japonaise, avec ses percussions et ses râles rauques.
Le tout couvre une gamme de sons assez considérables.
Le thème de la spatialisation fournit une métaphore propre à rendre compte de l'effet musical obtenu. Imaginons que soit planté un paysage. Un arbre. Des branches aux ramifications prolongées. Innombrables feuilles. Une rivière. Le ciel. Des nuages. Le temps de cette musique passe à travers les éléments du paysage en un miroitement improvisé, où tout bouge, remue, où des événements sonores sans cesse nouveau se produisent, tout comme ce paysage est agité. Ainsi, un morceau de Lena Circus est avant tout un dispositif, une matrice de phénomènes dans le temps et l'espace.
Si Ephemeral Fish peut avoir une dimension bucolique, dimanche, partie de pêche, avec sa comptine enfantine chantée dans les buissons, la suite sonnera souvent plus âpre, beaucoup de liquides certes pour Sertao, mais, globalement, des mouvements plus vifs, des esquives, des précipitations et accélérations. Le paysage est intranquille, ou inquiété. Le ventre des nuages se boursouffle, électrisé.
Ici, la musique est événements. En cela, l'écriture est très proche de la musique contemporaine. La plage sonore est le lieu de micro-interventions animant une moire spacieuse, sinueuse, ondoyante, que chaque musicien intensifie avec ses manifestations. Réverbération de guitare. Corde sifflant sous l'archet. Souffles. Cris. Frisottis de cymbales.
Pas de morceau, mais un régime d'événements. Lesquels régimes sont d'ailleurs très variés : soit parce que extrêmement denses, tendus, presque nerveux, soit au contraire parce qu'ils ménagent au vide une large place entre les événements (Unéri, hiératique), soit enfin parce qu'ils intègrent une économie du chant (Ephemeral fish et sa simili comptine circulaire), ou du cri-criaillement (Yugamu, Kagamu, Chijimu).
Jouée par une formation free-jazz, au demeurant non violente, cette musique est hypnotique, forçant l'attention vers une jubilatoire tension de l'écoute, où les objets sonores pétillent, irradient. Hiroko Komiya, qui double les sons d'un geste, est une partenaire parfaite : elle malaxe et fait crisser des coquillages dans une main, tapote des tringles, froisse des fibres, jouant de l'instrument et du son comme le chat avec un caillou, une souris ou une pelote de laine. La matière sonore extrêmement dense est toujours sensuelle, ce qui rend très amicale une trame pourtant complexe.
