Thomas Méry

Des Larmes Mélangées De Poussière

( Ohayo RDS / BS records ) - 2010

» Chronique

le 22.03.2010 à 06:00 · par Vincent B.

Des larmes mélangées de poussière. Le terme est de Léonard de Vinci. Un vinyle blanc, immaculé. Des palmiers sauvages et des corps, tachés en aquarelles de Guillaume Serve, sont présentés sur la pochette. Andrei Tarkowski est également cité : des extraits du scénario littéraire du Miroir, en français et en russe. L'univers culturel, dense, est posé. Un univers honnête. Aucune forme de prétention, de pédanterie quelconque, ici. Au contraire. C'est comme travaillé par ces références, et pour éviter un plagiat, que Thomas nous les cite. Les invite sur son EP. Certainement parce qu'elles épousent son univers, y adhèrent. Parce que les textes ont laissé des traces sur la texture de ses mélodies, de ses phrases. Et non dans un souci quelconque de démonstration culturelle. Exercice scolaire dont il n'est évidemment pas question, et qu'on laissera aux batteries policières des Arts et des Lettres, nombreuses, hélas, à Paris.

Le premier titre, Aux Fenêtres Immenses, dure près de douze minutes. Les motifs alternent, s'enchevêtrent, les langues changent, les intonations aussi. Thomas passe de la chanson à la narration. Sur la fin, un dialogue russe, en arrière plan, parlé. Les clarinettes. La batterie, des sons électroniques, très beaux, qui nous rappellent les machines de David Tudor. Tout est superbement mixé. Formes en quinconce et motifs kaléidoscopiques solidement liés par la magie d'un mélange. Et la voix de Thomas Mery qui se détache. La voix, ou les voix de Thomas Mery, elles aussi, en alternance constante, lignes d'émotions troublées, ténues, tremblantes, tenues. La deuxième face nous offre deux titres: Ça, à la guitare et clarinette, également accompagné de ses ancien acolytes de Purr et de Berg sans Nipple. Et Sinal Fechado, une reprise du brésilien Paulino da Viola.

Musicalement, plus qu'à n'importe quel Français, c'est à Nick Drake que l'on songe. Et on a pas coutume de comparer aisément à Nick Drake. Les mode de jeux, les arpèges, ont chez Thomas Mery la même douceur tranchante, poignante dans la quiétude, sereine dans l'inquiétude, que chez le solitaire britannique. La même science des arrangements également. Quelque part entre la lumière du Brésil, la poésie d'une mélodie anglaise, le sérieux d'une expérimentation française. Univers éclaté, rassemblé, en bribes, en une remarquable suite de frissons sonores. Une douceur écorchée, une amertume tendre. Un dialogue avec Lui même. Difficile de rendre compte d'un foisonnement d'impressions. Un tourbillon fluide, au creux d'une main.

Thomas Mery nous ferait, à lui seul, quasiment, apprécier la chanson française . Peut être parce qu'il a cette liberté anglo-saxonne si typique dans l'écriture, et qui fait défaut aux paroliers francophones. Qui, possiblement, leur fait défaut pour des raisons de mentalité. Pour des raisons de structure linguistique, de grammaire, ou d'origines latines. Allez savoir. Une abstraction, disons, qui fait défaut, trop souvent. Et qui est présente, ici. Peut être qu'il est bien plus doué que les autres aussi. Difficile à savoir. Peut être parce qu'il jongle, également, du français au portugais, du portugais à l'anglais, et qu'il sample du Andrei Tarkowski, humblement, calmement.

Le calme. Vingt minutes de Calme. Le temps de quelques cigarettes. La musique de Thomas Mery se marie très bien avec le tabac. Elle s'en accommode. Parce qu'elle marque une pause. Elle laisse le temps de souffler. Parce qu'on a rapidement un rapport intime avec cet E.P. On pourrait le prendre avec soi comme un ami imaginaire. En conséquence cet album s'écoute seul. Mise à l'écart voulue. Rencontre avec un ami privilégié, pour ne pas dire exclusif.

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Pochette Disque Des Larmes Mélangées De Poussière

» Tracklisting

  1. Aux Fenêtres Immenses
  2. Ça
  3. Sinal Fechado

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