le 01.03.2012 à 06:00 · par Gaël P.
Si l'année dernière présentait de nombreuses possibilités de rééditer des albums désormais classiques et connus de tous (particulièrement du côté de chez Creation Records ou encore Talk Talk), la réédition de la discographie intégrale des Supreme Dicks participe véritablement d'un événement tant le groupe, trop mal connu, est rarement sinon jamais situé dans le paysage musical américain des années 1990. Les causes d'une telle méconnaissance devant probablement à l'absence matérielle de leurs albums dans les bacs des disquaires (faute d'édition donc), à une moindre importance de la sphère critique pour ce registre essentiellement lo-fi (où finalement Sebadoh a pris en quelque sorte la première place) mais aussi à une certaine confidentialité quasi souhaitée par le groupe.
Car les discours même des Supreme Dicks donnent peu de renseignements sur ses membres, leurs affinités musicales, comme ne lèvent nullement le mystère de leur fin de "carrière" en 1996. L'humour prenant le plus souvent la relève du silence notamment par la constitution d'une page web des plus comiques opposant une version western coast des Supreme Dicks à une eastern coast (voir ici). Ce n'est pas non plus la reprise d'un morceau du groupe (en l'occurrence Jack Smith) par Low qui aura pu créer par le passé un engouement favorable à une redécouverte tant l'original avait bien plus de panache - le trio de Duluth se contentant en effet de reprendre seulement la ballade d'ouverture sans la frasque électrique finale particulièrement bien amenée.
Pourtant, signé d'autant plus chez Homestead Records à ses débuts, le groupe - qui se compose en fait de quatre amis originaires du Massachusetts - ne s'est pas non plus trouvé en autarcie, éloigné du vivier musical, comme le prouve la prestation de Lou Barlow à la basse sur un morceau du premier album et l'accompagnement de Matt Sweeney lors de nombreux concerts (dont une photographie de la jaquette de The Emotional Plague est à même de témoigner). Le mystère demeure donc entier sur une telle discrétion, dans laquelle le groupe a demeuré jusque-là.
En livrant leurs trois albums - The Unexamined Life (1993), Workingman's Dick (1994) et The Emotional Plague (1996), le label Jagjaguwar permet donc la découverte de l'ensemble de leur discographie d'une seule traite, tout comme il est possible aux cinéphiles de découvrir toute l’œuvre d'un Jean Vigo en une après-midi. Du moins, est-ce ici seulement l’œuvre enregistrée, ce qui ne rend pas forcément compte de toutes les facettes du groupe. Bien qu'un quatrième disque intitulé This Is Not A Dick & Rarities et faisant office de bonus soit également présent dans le coffret, il n'offre qu'une seule prestation live (et qui se trouve être plutôt une ambiance de fin de concert!). La présence de ce dernier disque révèle d'ailleurs que le groupe a soit eu des difficultés pour trouver des labels pour faire éditer sa musique, ou soit n'a pas souhaité volontairement le faire puisque ses enregistrements s'étirent sur une longue période, à savoir de 1987 à 1994. Dans ce sens, A Workingman's Dick est en réalité plutôt une sorte de compilation qu'un véritable album ; où l'on retrouve d'ailleurs des morceaux du premier album sous une nouvelle mouture, preuve là-encore peut-être d'une pratique assez lâche de l'enregistrement. On a connu des musiciens finalement plus soucieux de leurs performances que de leurs inscriptions matérielles.
D'autant plus que les Supreme Dicks ne sont pas sans être séduits par les formes d'improvisation et les pratiques musicales plus expérimentales comme en témoigne fortement A Emotional Plague, dernier album à mi-chemin entre l'étrange et la rêverie, et qui n'aurait pas dépareillé sur un label comme ESP-Disk aux côtés de Tom Rapp, avec lequel ils partagent d'ailleurs un même sens de l'émotivité. Les morceaux s'étirent le plus possible et, accompagnés de chants murmurants, de passages plus ou moins bruitistes comme de tournures étonnantes, viennent bousculer les repères de l'auditeur, confondant alors le registre mélodique avec certaines dérives impromptues. Mais l'excellence du groupe vient surtout de son maniement des différentes guitares qui savent se faire tantôt gracieuses à souhait (Along A Bearded Glade), tantôt bouillonnantes (Cuchulain) ou bien encore déstructurées (A Donkey's Burial In A Tower On A Mirage). Excellence qui trouve sa quintessence à travers Porridge For The Calydonian Boar, chef-d’œuvre de développement tant sensible que virtuose et qui semble une belle leçon donnée aux amateurs de post-rock.
Tout autant que ce dernier album, The Unexamined Life, premier enregistrement du groupe trois ans plus tôt, est un disque à ne pas manquer et qui se distingue par un accès plus aisé, correspondant bien plus aux convenances tant par sa matière esthétique même (typée folk-rock lo-fi) que par les formats de ses morceaux (dont on pourrait presque parler de "tubes" pour certains). Ne serait-ce que par le brûlot noise qu'est The Sun's Bells avec ses guitares toutes dehors et crachotantes, par la tristesse déployée sur Jack Smith ou Garden Of Your Past et par le bicéphale Strange Song (qui anticipe sur An Emotional Plague), la découverte ne peut qu'être fascinante pour qui aime tout à la fois Smog, Pavement et NYC Ghosts & Flowers de Sonic Youth. Une forte impression que l'on retrouve également sur Workingdick's Man, même si l'ensemble s'y révèle beaucoup moins homogène et en conséquence peut-être moins pertinent, avec des titres majeurs comme All That Returns (où l'on croirait croiser la présence vocale de Calvin Johnson), Andy Herman Song par son élégance et sa fragilité confondues, ou encore, dans un style plus foutraque, Châteaux Banana!, Pt. 13-16. En somme donc, en nous faisant découvrir un groupe qui mérite autant d'être célébré que les indispensables classiques des années 1990, Jagjaguwar laisse grandement espérer que de nombreux autres musiciens de cette envergure restent encore à déceler.
