James Blackshaw

Fantômas : Le Faux Magistrat

( Tompkins Square ) - 2014

» Chronique

le 29.10.2014 à 06:00 · par Gaël P.

Depuis quelques années, l'accompagnement d'un film muet n'est plus l'apanage d'une poignée de spécialistes ou d'ensembles classiques puisque de nombreux groupes contemporains s'y attèlent, trouvant par là un champ en pleine effervescence quant à l'expérimentation entre les images et les sons ainsi que, bien souvent, une forme de légitimation en dehors de leur propre champ (et éventuellement une rémunération plus conséquente). Fort d'une discographie désormais indispensable pour tout amateur de musique folk, James Blackshaw n'a pas rechigné à la tâche lorsque Yann Tiersen lui a demandé de participer à la création sonore au Théâtre du Châtelet du serial Fantômas, réalisé en cinq épisodes par Louis Feuillade en 1913. Cette participation ne peut cependant passer pour anodine : il s'agit tout de même de la performance d'un artiste provenant d'un genre musical plutôt extérieur à ce type d'entreprise interdisciplinaire. Illustration de cette forme d'anomalie, le musicien anglais s'est d'ailleurs entouré de plusieurs musiciens - Charlotte Glasson, Duane Pitre et Simon Scott - afin de former un ensemble.

Les particularités de cette pratique singulière ne sont pas non plus anodines, loin de là. Le ciné-concert prédispose en effet le plus souvent le musicien à des règles de modestie et de simplicité qui peuvent réduire fortement sa liberté d'exécution. Il y a toutefois des musiciens qui n'hésitent pas à s'affranchir de ces règles et cela dans des cadres tout à fait institutionnels : ainsi ce fut le cas de KTL (Stephen O'Malley et Peter Rehberg) qui osa infliger une torpeur électrique bruyante au final de L'Aurore de F. W. Murnau à l'Auditorium du Louvre ; récurrent praticien des ciné-concerts, Jeff Mills a pu quant à lui incorporer les tourments de sa musique électronique à ceux des grévistes de Octobre de Sergueï Eisenstein au sein de la Cinémathèque française. En somme, des classiques de l'écran peuvent être désormais confrontés à des textures musicales contemporaines au titre de la "performance".

Dans le cas de James Blackshaw, nous ne sommes cependant pas dans ce type de registre transgressif mais bel et bien plutôt dans un accompagnement relativement en phase avec le film. Reste qu'il est difficile de se faire une idée de l'"accouplement" puisque cette livraison de Tompkins Square ne contient pas le cinquième épisode du serial sur lequel a travaillé Blackshaw - probablement en raison d'une édition DVD récente de Fantômas par Gaumont - mais uniquement la création sonore. De fait, amené à apprécier isolément la création de Blackshaw, l'auditeur risque ainsi de tomber dans l'écueil d'une critique qui se fonderait sur une comparaison avec les albums de sa discographie. A ce jeu là, Fantômas : Le Faux Magistrat en souffrirait, malgré une grande richesse instrumentale, par son caractère très rêche et très redondant.

Cette nouvelle pièce à la discographie de Blackshaw est bien entendu tout à fait particulière et ne saurait s'apprécier qu'individuellement. Ceci dit, cela n'interdit pas une critique interne à l’œuvre du musicien. Dans le cas de cette composition, on se retrouve en fait devant un problème déjà relevé chez le musicien : celui de l'influence Tiersen (laquelle ruinait à mon sens All Is Falling par ses ritournelles caractéristiques). En raison du fait que ce dernier est ici le commanditaire de ce travail, l'inclinaison de Blackshaw à lui rendre hommage est évidemment plus forte. Au-delà du clin d’œil réellement trop appuyé (Part X), cette inclinaison aboutit à l'apparition de segments dont le sens mélodique un peu trop facile vient démonter les autres motifs savamment élaborés (ainsi du motif obsédant et récurrent tout à fait en accord avec l'atmosphère de mystère du serial policier). Sur ce point, les compositions au piano de Love Is The Plan, The Plan Is Death, pas réellement convaincantes, apparaissent rétrospectivement comme l'ébauche de cette bévue mélodique.

C'est davantage au regard de sa dextérité à la guitare douze cordes, ici utilisée le plus souvent dans un registre hispanique, que Blackshaw retient l'attention. Plus d'une heure de ciné-concert avec cet instrument et le piano lui a cependant probablement paru difficilement envisageable et l'idée d'être entouré d'autres éléments était sûrement un choix légitime. C'est pourtant à ce niveau là que l'on peut opérer une critique externe de cette création, du moins en partie. A vrai dire, les applications de Charlotte Glasson (violon, saxophone, flûte, vibraphone) et de Duane Pitre (guitare électrique, basse, synthétiseur, cymbale, vibraphone) pour créer différents tons d'atmosphère sont dans l'ensemble réussies et apportent à cet enregistrement une riche diversité. Mais l'apport de Simon Scott vient gâcher le tout : d'une part avec une batterie bien souvent trop marquée (Part VII et Part XI) et au rythme en complet désaccord avec la durée d'un plan d'un film des années 1910 qui descend rarement en dessous de dix secondes ; d'autre part en raison de parties vocales éthérées (sur Part III notamment) qui apparaissent réellement comme des coquetteries vis-à-vis de la relative noirceur de l'ensemble.

En somme, l'idéal aurait été de se départir à la fois d'une préciosité mélodique et à la fois d'un canevas rythmique trop imposant. Cela aurait donné une création sonore toute en finesse et davantage calibrée sur le fonds d'âpreté qui constitue les moments les plus aboutis de cet enregistrement. Une nouvelle incursion de James Blackshaw dans ce domaine pourra peut-être à l'avenir exaucer ces souhaits.

Retour haut de page

Pochette Disque Fantômas : le faux magistrat

» Tracklisting

  1. Part I
  2. Part II
  3. Part III
  4. Part IV
  5. Part V
  6. Part VI
  7. Part VII
  8. Part VIII
  9. Part IX
  10. Part X
  11. Part XI
  12. Part XII
  13. Part XIII

» Accès Archives

Copyright © 2004-2013 Millefeuille, toute copie intégrale ou partielle est soumise à autorisation. Contacts. En continu.