Calexico

Garden Ruin

( City Slang / Cooperative Music ) - 2006

» Chronique

le 04.04.2006 à 06:00 · par Jean-Yves B.

Voilà qui fait bien plaisir : au bout d'environ dix ans de carrière, Calexico revient en 2006 publier son meilleur disque à ce jour, rien de moins. On a vu au cours des dernières années le groupe devenir de plus en plus gros, tout en maintenant toujours un certain niveau de qualité, mais avec une hyperactivité (se traduisant notamment par d'innombrables collaborations) qui laissait craindre une certaine dispersion : ainsi Feast of Wire, de 2003, quoique globalement bon, voire très bon par endroits, était le disque plus éclaté de Joey Burns et John Convertino. La mise en avant du côté latino-western de Calexico et le rôle grandissant des mariachis ont aussi des effets secondaires un peu agaçants, à savoir la naissance d'un petit phénomène de mode, les américains devenant les nouvelles coqueluches de bobos en mal d'exotisme musical. Mais les membres du groupe semblent décidément intelligents et pas décidés à se laisser enfermer dans un quelconque folklore. Alors Garden Ruin marque aujourd'hui une certaine coupure avec les trois disques précédents, comme le signale symboliquement le changement de design de la pochette du CD, sans toutefois marquer un tournant à 180° ou renier complètement aucune des facettes de la musique de Calexico. Ce cinquième album offre une synthèse harmonieuse, resserrée et directe du meilleur du groupe, avec une tendance plus rock qu'on pouvait déjà nettement percevoir dans les concerts effectués à l'été 2005. Avec une durée idéale de quarante minutes et aucun instrumental, le disque paraîtra presque un peu sec à ceux qui avaient été séduits par les méandres de Hot Rail ou des autres productions récentes du groupe, mais il n'en est que plus tendu et plus efficace.

Deux adjectifs qui collent d'ailleurs parfaitement à la première flèche décochée par Calexico sur ce disque, Cruel, titre complexe, dynamique et concis basé sur de volontaires arpèges indie-rock, de remarquables arrangements (notamment le piano et les trompettes, qui perdent ici leurs connotations sud-américaines), et la voix toujours plus assurée de Burns, dont le texte annonce l'univers assez sombre, voir quasi-apocalyptique du disque ("Birds refuse to fly/No longer trust the sky"). Après un court coda à la Iron & Wine, suit le très dépouillé Yours And Mine, qui rappelle un peu par l'instrumentation minimale et la présence d'un violoncelle intimiste le premier album Spoke, à l'exception notable de la voix, mixée ici beaucoup plus haut pour faire profiter à l'auditeur des sidérants progrès de Joey Burns au chant. Bisbee Blue tient d'une veine beaucoup plus pop, assez légère, avec encore une fois des arrangements de cuivres assez différents des autres albums et impeccables. On relève même un très net clin d'oeil à Big Star dans les choeurs sur la fin. C'est plutôt le côté sombre et chaotique de Big Star qui est évoqué de manière lointaine sur Panic Open String, qui grouille de guitares et de synthés et reprend l'imagerie alarmiste du premier titre ("Birds all fly in numbers down to the ground"). C'est une des chansons les plus denses du disque et une vénéneuse réussite. La transition avec l'introduction en arpèges tendus de l'explosif Letter to Bowie Knife témoigne de l'intelligence de la construction du disque. La chanson est excellente, régal de guitares rock'n'roll à la fois ludiques et agressives. La première partie du disque se termine avec Roka (Danza De La Muerte), seul retour évident du disque aux influences latino-américaines qui ont fait l'image de marque de Calexico. Joey Burns y a réutilisé un texte initialement prévu pour figurer sur la contribution du groupe à l'album hommage à John Fahey (Dance of Death) pour évoquer le sort des réfugiés qui tentent de pénétrer aux Etats-Unis au péril de leur vie. Léger bémol, la contribution du musicien espagnol Amparo Sanchez au chant n'est pas une grande réussite.

Pour débuter la deuxième face, on a droit à un retour à une pop assez légère aux petits accents jazzy et choeurs presque gospel (Lucky Dime). De quoi ménager, une nouvelle fois, un saisissant contraste avec la magnifique Smash, une des premières chansons du groupe, réenregistrée dans une nouvelle version ici. La voix de Burns se fait presque chuchotement, murmure, soutenue par une somptueuse pedal steel, pour une évocation poignante du regret ("Always thought things would snap into place/With a little more ease and grace"), qui montre que Calexico sait être encore meilleur dans la douceur et la subtilité que dans l'exubérance festive. Deep Down est le pendant de Letter to Bowie Knife avec une nouvelle fois une approche distinctement rock, des riffs saignants et une atmosphère générale assez prenante. Surprise après les premières notes de banjo de Nom de Plume, puisque cette petite ballade sinistre où plane l'ombre de Tom Waits est chantée dans la langue de Dominique A par Joey Burns ; elle désoriente aux premières écoutes avant de finir par emporter l'adhésion, même si on pourra discuter de la pertinence de l'emploi du français (il s'en sort quand même, loin d'être ridicule). Au moins, l'impressionnante conclusion du disque ne souffrira d'aucune discussion : All Systems Red, après une lente et belle introduction acoustique condense après une courte montée toute l'amertume et la colère qu'on ressent en filigrane à l'écoute de Garden Ruin dans une libératrice et électrique explosion guitaristique, qui offre à Joey Burns l'occasion de faire siens les mots de Bob Dylan - "I wanna hear the chimes of freedom ring again", s'époumone-t-il avant que le morceau ne retombe lentement et ne referme magistralement un disque d'une puissance subtile et inattendue.

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Pochette Disque Garden Ruin

» Tracklisting

  1. Cruel
  2. Yours And Mine
  3. Bisbee Blue
  4. Panic Open String
  5. Letter To Bowie Knife
  6. Roka
  7. Lucky Dime
  8. Smash
  9. Deep Down
  10. Nom De Plume
  11. All Systems Red

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