The Fiery Furnaces

Bitter Tea

( Rough Trade / Pias ) - 2006

» Chronique

le 01.05.2006 à 06:00 · par Jean-Yves B.

A l'écoute de Bitter Tea, difficile de ne pas comprendre un peu les sceptiques qui font entendre leur voix à chaque nouvelle sortie des prolifiques Fiery Furnaces (cinq albums en trois ans), même si on ne partage pas leur avis. Annoncé comme un disque très pop pour rassurer ceux qui n'avaient pas goûté le chef-d'œuvre kaléidoscopique Blueberry Boat et son ambitieux successeur Rehearsing my Choir, ce nouvel album dure quand même la bagatelle de soixante-douze minutes, et plus de la moitié de ses titres dépassent la barre des cinq minutes. Tout est relatif, donc. Pour qui n'aura pas l'envie ou le courage de s'y pencher vraiment, Bitter Tea risque de rester un déboussolant capharnaüm : les Fiery Furnaces semblent parfois être comme des enfants hyperactifs, obligés de tout essayer, d'utiliser tous les instruments qui traînent dans le studio. On ne s'amusera pas à décompter le nombre de sons de synthés ou d'effets sonores en tout genre entendus sur Bitter Tea. La structure des chansons, de même, se limite assez rarement au couplet-refrain-pont - presque chaque morceau possède son lot de fausses pistes, de breaks apparemment absurdes qui ne révèlent leur pertinence qu'au prix d'une grande patience.

On devine en effet, malgré l'agacement que peut susciter ce nouvel album de prime abord, qu'il faut y revenir, car il se dégage ici, comme d'habitude chez les Fiery Furnaces, une vraie énergie et un enthousiasme qu'on trouve peu chez d'autres groupes actuels. Et puis effectivement, peu à peu, la sauce prend : on apprécie par exemple la voix d'Eleanor Friedberger, peut-être une des meilleures chanteuses actuelles, l'utilisation maligne et judicieuse de sonorités qui semblent venues tout droit de jeux vidéos cheap ou le remarquable travail sur les rythmiques, inventives tout au long du disque. La deuxième partie du disque contient surtout quelques chansons pop ravageuses qu'il serait dommage de ne pas remarquer entre d'autres constructions plus alambiquées, comme Police Sweater Blood Vow et son irrésistible refrain onomatopéique répété avec une ferveur de plus en plus grande, ou le mélancolique et contemplatif Benton Harbor Blues (Reprise), qui constituent une bonne porte d'entrée dans l'univers tortueux de Bitter Tea.

Parfois, le goût pour l'expérimentation sonore joue des tours au duo : ainsi la succession au milieu du disque des deux titres les plus tordus, The Vietnamese Telephone Ministry et Oh Sweet Woods laisse trop peu de place aux mélodies et ennuie. Par ailleurs, l'intro stridente (et longue d'une minute) de la chanson-titre est sans doute une des choses les plus laides entendues récemment sur disque. Il y a également lieu de se poser des questions sur l'inclusion de versions longues et saccadées de Nevers et Benton Harbor Blues, quand les remixes des deux mêmes titres placés à la fin du disque, plus simples, sont infiniment plus touchants et efficaces. Enfin, on regrettera aussi l'emploi un peu intempestif de voix inversées, motif sonore récurrent qui ne dépasse pas vraiment la dimension de gimmick.

Complexe, inégal, mais hautement digne d'intérêt, Bitter Tea confirme que les Fiery Furnaces font partie des groupes les plus intrigants du moment. Malgré bien des aspects discutables, ce cinquième album possède une fraîcheur et un souffle indéniables. Mais le réécoutera-t-on encore dans un an ? Rien n'est moins sûr. On se souvient en effet de la découverte de Blueberry Boat, moment sidérant tant le disque semblait excitant et inépuisable, mais le fait est qu'aujourd'hui, ceux qui écoutent Blueberry Boat régulièrement sont sans doute bien peu nombreux, tant l'écoute du disque est vaine et fatigante pour qui ne s'y implique pas complètement. On serait finalement curieux de voir à l'avenir les Fiery Furnaces baisser leur garde, restreindre leur champ d'action, et explorer à l'avenir leur versant le plus ouvertement dépouillé, pop et mélodique (comme sur le magnifique Waiting To Know You ou la deuxième version de Benton Harbor Blues). C'est peut-être comme cela qu'ils arriveraient à produire leur classique, leur vrai chef-d'œuvre, un disque qui pourrait plaire à tout le monde et auquel on pourrait revenir sans modération. Pas sûr que ce projet soit vraiment dans leurs petits papiers, ceci dit.

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Pochette Disque Bitter Tea

» Tracklisting

  1. In My Little Thatched Hut
  2. I'm In No Mood
  3. Black-Hearted Boy
  4. Bitter Tea
  5. Teach Me Sweetheart
  6. Waiting To Know You
  7. The Vietnamese Telephone Ministry
  8. Oh Sweet Woods
  9. Borneo
  10. Police Sweater Blood Vow
  11. Nevers
  12. Benton Harbor Blues
  13. Whistle Rhapsody
  14. Nevers (Reprise)
  15. Benton Harbor Blues (Reprise)

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