Arca

Angles

( Les Disques du Soleil et de l'Acier / Chronowax ) - 2003

» Chronique

le 04.08.2003 à 12:00 · par David P.

Il y a des disques où le fond est presque plus important que la forme. Ce disque en fait partie, car Arca ne se limite pas à un simple bon groupe de post-rock de plus. Les ingrédients sont bien tous là, une sorte d'A Silver Mt Zion plus carré, avec une basse simple mais efficace comme fondation, des murs de guitares aériennes, des pianos-violoncelle-glockenspiel pour montrer qu'il y a de la lumière à la fenêtre, et des extraits de film et d'émission comme porte d'entrée. On connaît la recette. Spécialité du milieu, le sample de film a longtemps servi à combler le vide émotionnel laissé béant par des musiciens trouvant intéressant de jouer trois notes peu inspirées durant 8 min (mais parfois avec une disto pour varier), avec alors le double bénéfice de montrer que l'on a une certaine culture mais sans se fatiguer, en exerçant une activité digne d'un poulpe. Car le poulpe est un mollusque injustement sous-estimé. Et encore, documentaire vu sur France 5 à l'appui, le poulpe est par exemple bien plus apte qu'un singe : enfermez une banane dans un bocal. Fermez-le, puis, donnez-le à un singe. C'est automatique, naturellement, il essayera de l'ouvrir en le projetant au sol au bout de quelques secondes. Donnez le même bocal à un poulpe. Serrant le bocal entre ses huit tentacules, il se servira de son corps comme d'une ventouse pour aspirer le couvercle, et à lui la banane.

D'où la supériorité du duo Joan Cambon-Sylvain Chauveau. Là où un groupe de poulpe-rock moyen se retrouve avec une banane sans grand intérêt, même si ça peut faire joli et aussi ajouter une caution artistique (voir à ce sujet le travail de Warhol sur l'album du Velvet Underground). Nos deux animaux politiques ont la présence d'esprit de s'intéresser au contenu du bocal avant de l'ouvrir, pour n'utiliser que les ingrédients nécessaires pour faire de cet album autre chose qu'un patchwork débraillé (voir aussi le boulot de Warhol, les patchworks, les photocopies altérant l'image, la perte du sens, blabla).

Ainsi, cet album fonctionne comme un tout unique. Chaque morceau, chaque sample, et même chaque titre de morceau étant ainsi lié dans un seul et même but : être le témoin "culturel" de la vision d'Arca sur le rapport aux autres de l'animal politique que nous sommes. Rapports influencés, modifiés voire structurés par notre sphère de représentation du vécu, notre culture. Les 10 morceaux de cet album sont ainsi un angle de la construction géométrique du duo Toulousain.

En ce sens, Endormir les hommes pourtant basé sur des propos tenu par Denis Robert dans le film de Philippe Harel "Journal intime des affaires en cours" ne s'intéresse au final que peu aux "affaires", les extraits choisis se focalisant surtout sur l'information et notre rapport à elle. Ils élargissent le sujet dans Polarités, machine de guerre rythmée à l'innocent son d'un glockenspiel, où le flux médiatique télévisuel est représenté par une multitude d'extraits d'émissions... flux devenant un ruissellement ininterrompu berçant l'auditeur... berceuse très agréable, véritable moment fort de l'album, montrant entre autres à merveille comment endormir les hommes malgré les morts s'entassant à l'écran.

Il est aussi question de mort et d'écran dans Attractions, mais de l'écran d'un ordinateur branché sur le net et de morts venant hanter les vivants. Tournant autour du film d'horreur Kaïro de Kiyoshi Kurosawa, la référence nous oriente vers des thèmes chers à l'époque actuelle, la contamination du réel par le net, son influence. De l'attraction-fascination morbide envers l'autre comme être fantasmatique composé d'un amas d'information digitale.

Il y a encore Nyodene D, ce petit tube post-rock aux guitares célestes faisant référence au livre "Bruit de fond" de Don DeLillo qui conclut cet album. Nuage toxique se déplaçant dans l'air des suites d'un accident ferroviaire, le Nyodene D ne prend sa véritable existence (même pour les populations touchées mais de manière psychosomatique) que par le traitement médiatique qui en est fait. Le simulacre médiatique devenant plus réel que le réel. L'évacuation de la ville touchée sera même utilisée pour créer une simulation d'évacuation, simulation qui donnera enfin son sens à l'évènement, devenant le mètre étalon auquel l'évènement devra se conformer.

Magnifique conclusion rappelant qu'Angles d'Arca est à sa manière comme tous les disques du Nyodene D, un objet qui ne prendra son sens qu'en fonction de ce qui en sera dit, quel qu'en ait été la volonté de Joan Cambon ou de Sylvain Chauveau. Leur génie étant dans la pertinence et la cohérence de leurs choix, laissant libre l'auditeur de pouvoir s'y plonger ou de juste profiter d'un bon album de post-rock. Sans poulpe, ni Warhol.

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Angles

» Tracklisting

  1. Le puits face au ciel
  2. Polarités
  3. Portrait of an unsatisfied figure
  4. Perspective of nude
  5. Endormir les hommes
  6. Attendre
  7. Attractions
  8. Errance
  9. Face
  10. Nyodene D

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