Tom Waits

Orphans: Brawlers, Bawlers & Bastards

( Anti / Epitaph ) - 2006

» Chronique

le 11.12.2006 à 06:00 · par Jean-Yves B.

Visiblement soucieux de ne pas passer ses dimanches à rien faire, Tom Waits a eu la bonne idée d'organiser un vide-greniers. Pas un vide-greniers tout bête, non, un vide-grenier discographique, qui nous parvient sous la forme de ce petit coffret de trois disques qui rassemble titres parus dans des compilations diverses, utilisés pour des films et une rasade d'inédits, dont certains tout récents. Etrange objet hybride donc, mi-compilation, mi-nouvel album, que d'aucuns se sont empressés de comparer aux Basement Tapes de Dylan. Il faut ici remettre les choses à leur place : le parallèle n'a pas lieu d'être puisque d'une part ces titres ne proviennent pas du tout des mêmes sessions d'enregistrement et d'autre part (et surtout) ils ne diffèrent pas significativement dans le style ou le ton de la production habituelle de leur auteur, car si Tom Waits nous ravit toujours régulièrement, il a depuis belle lurette arrêté de nous surprendre.

Nos orphelins ayant été disciplinés et mis en rang, ce sont d'abord les rockeurs et les blues que l'on retrouve sur le premier disque Brawlers. Toutes guitares dehors, Waits s'y amuse à reprendre les Ramones sur The Return Of Jackie And Judy, à singer les Stones sur LowDown (pas étonnant de retrouver Keith Richards dans les photos du livret), dégainer une série de blues poisseux et primaux pas très éloignés de ceux du séminal Swordfishtrombones, et même s'hasarder au gospel. Le disque s'écoute fort bien, malgré ce sentiment diffus de déjà entendu qui, il faut le dire, turlupine plus ou moins bien des fans de la première heure depuis quelques années. Au-dessus de tout soupçon, la ballade décharnée Bottom Of The World est l'oeuvre d'un artiste en pleine maîtrise de son art bien huilé.

Mieux encore, on trouve au milieu de Brawlers le titre le plus intrigant de tout le coffret, Road To Peace, un blues répétitif en forme de protest-song de plus de sept minutes sur la situation au Proche-Orient. Semblant ignorer qu'à peu près tout le monde sauf Dylan se plante en essayant d'écrire ce genre de chansons, Tom Waits tente de s'en sortir tant bien que mal en déclamant maladroitement ce qui semble être des coupures de journaux entrecoupées de commentaires socio-politiques de café du commerce, mais on sent vraiment qu'il se passe quelque chose, que Waits essaie quelque chose de nouveau et on tient finalement sans doute la chanson la plus intense et la plus excitante de tous les nouveaux titres proposés ici, d'autant qu'elle se termine sur une constatation glaçante de lucidité - "Maybe God himself is lost and needs help/ Maybe God himself, he needs all of our help/Out on the road to peace".

C'est plutôt des échos de la carrière pré-Swordfishtrombones qu'on entend dans Bawlers (littéralement : "les chansons à faire chialer"), meilleur disque d'Orphans et série de ballades jazzy ou folk rappelant les premiers temps de crooner aviné et mélancolique de Tom Waits. Il n'y a ici rien à jeter, et une bonne dizaine de ces vingt titres sont réellement excellents, avec au premier rang la somptueuse Widow's Grove, inédit récent où Waits s'approprie la tradition américaine de la "murder ballad". Little Drop Of Poison arrive à faire regretter de ne pas s'être déplacé au cinéma pour aller voir "Shrek 2", et les puissants et martiaux Never Let Go et Take Care Of All My Children combleront les incurables romantiques - la dernière citée, formidable, remonte d'ailleurs à l'époque Rain Dogs. Les curiosités de très bon niveau sont également légion, avec par exemple une reprise de Leadbelly ou la version originale du Down There By The Train enregistré par Johnny Cash quelques années avant sa mort.

Plus conforme à l'idée qu'on se ferait d'une compilation de raretés, le troisième CD Bastards, s'il ne propose rien d'indigne, est comme son nom l'indique un album moins homogène, une accumulation de petites bizarreries, globalement plutôt moins intéressant. Il y a là en effet des plages spoken word, petites histoires allant du conte pour enfants terrifiant au documentaire animalier, d'abord amusantes mais vite lassantes, ou encore des mises en musique un peu anecdotiques de textes de Bukowski, Kerouac ou Brecht. Les fans de Sparklehorse reconnaîtront l'étrange animal qu'est Dog Door, ceux de Daniel Johnston la reprise hurlante de King Kong parue sur la récente compilation hommage. Si l'on peut lâcher prise en chemin, attention à ne pas rater en fin de parcours l'excellent Spidey's Wild Ride, qui rappelle les expérimentations proches du hip-hop contemporain du précédent album Real Gone.

Drôle(s) de disque(s) donc, Orphans est un grand-père à l'occasion un peu radoteur mais tout de même fascinant, donc les secrets valent la plupart du temps bien la peine d'être entendus. Il faut souligner le sérieux de l'entreprise, puisqu'on ne trouve rien de réellement mauvais dans ces 56 (!) titres, alors qu'on avait pu constater lors de récentes sorties que Tom Waits avait parfois un peu de mal à faire le tri entre ses chansons (qui ne s'est jamais emparé de sa télécommande pendant les onze minutes du troisième titre de Real Gone lève le doigt s'il vous plaît). L'agencement des différentes chansons par style dessert peut-être finalement la musique présentée ici, en particulier sur Bastards : on conseillera par conséquent à l'heureux possesseur d'Orphans d'aborder la montagne, s'il en a les moyens, d'enfourguer les trois disques dans sa platine, d'appuyer sur la touche "lecture aléatoire", et de se laisser perdre dans les obscurs recoins de l'oeuvre de Waits. Après tout, les greniers sont quand même plus excitants lorsqu'il ne sont pas rangés.

Retour haut de page

Pochette Disque Orphans: Brawlers, Bawlers & Bastards

» Tracklisting

Brawlers

  1. Lie To Me
  2. LowDown
  3. 2:19
  4. Fish In The Jailhouse
  5. Bottom Of The World
  6. Lucinda
  7. Ain't Goin' Down To The Well
  8. Lord I've Been Changed
  9. Puttin' On The Dog
  10. Road To Peace
  11. All The Time
  12. The Return Of Jackie And Judy
  13. Walk Away
  14. Sea Of Love
  15. Buzz Fledderjohn
  16. Rains On Me

Bawlers

  1. Bend Down The Branches
  2. You Can Never Hold Back Spring
  3. Long Way Home
  4. Widow's Grove
  5. Little Drop Of Poison
  6. Shiny Things
  7. World Keeps Turning
  8. Tell It To Me
  9. Never Let Go
  10. Fannin Street
  11. Little Man
  12. It's Over
  13. If I Have To Go
  14. Goodnight Irene
  15. The Fall Of Troy
  16. Take Care Of All My Children
  17. Down There By The Train
  18. Danny Says
  19. Jayne's Blue Wish
  20. Young At Heart

Bastards

  1. What Keeps Mankind Alive
  2. Children's Story
  3. Heigh Ho
  4. Army Ants
  5. Books Of Moses
  6. Bone Chain
  7. Two Sisters
  8. First Kiss
  9. Dog Door
  10. Redrum
  11. Nirvana
  12. Home I'll Never Be
  13. Poor Little Lamb
  14. Altar Boy
  15. The Pontiac
  16. Spidey's Wild Ride
  17. King Kong
  18. On The Road

» Accès Archives

Copyright © 2004-2013 Millefeuille, toute copie intégrale ou partielle est soumise à autorisation. Contacts. En continu.