Jacob Kirkegaard

4 Rooms

( Touch ) - 2006

» Chronique

le 14.12.2006 à 06:00 · par Benjamin A.

Chercher à entrer au coeur de la zone d'aliénation de Tchernobyl, vingt ans, cette année, après l'explosion de la centrale, pour enregistrer des field recordings pourrait soulever des craintes sur les intentions exactes de Jacob Kirkegaard. Oublions immédiatement la querelle du concept racoleur, le lieu n'est pas anodin, le geste n'est pas anodin, mais les enregistrements qui en résultent ne le sont pas non plus, et là se situe l'enjeu.

Après plusieurs enregistrements de terrain rapportés de contrées éloignées (Eldfjall), ou de sites industriels à l'abandon (Heavy Water), Jacob Kirkegaard, mène avec 4 Rooms, quelque chose qu'on pourrait appeler un album conceptuel, au sens fort du terme. En 1970, Alvin Lucier enregistre I'm sitting in a room : l'artiste est assis dans une pièce et lit à voix haute un court texte décrivant la performance qu'il est en train de réaliser. Le monologue est enregistré, puis relu, puis réenregistré jusqu' à modification totale des qualités de sa voix, qui se transforme au fil des reproductions en un bourdonnement d'harmoniques en résonnance. Avec des intentions assez proches de rendre compte de l'influence d'un espace donné (ici, surtout de ses radiations) sur le son, Jacob Kirkegaard, se rend à Tchernobyl avec son matériel, loge dans le seul hôtel existant encore dans la zone sinistrée et s'immerge successivement dans quatre lieux qui ont en commun d'être des anciens lieux de collectivité : l'église, l'auditorium, la piscine et le gymnase. Le processus d'enregistrement est précis, Kirkegaard enregistre dix minutes de silence, qui sont rejouées sur place puis réenregistrées suivant le même principe, dix fois de suite.

Au final, les plages sonores qui en résultent sont des sortes de superpositions de calques sonores formant des continuums profonds de fréquences résonnantes. Chaque pièce sonore est un ensemble d'harmoniques bourdonnantes, des drônes vides, à la progression froide qui ne basculent jamais dans la contemplation. Même si 4 rooms reste un enregistrement créé sur un vide, une disparition, le ton n'est pas à la commémoration, il est plutôt à l'inquiétude, au malaise incertain et tendu du huis-clos, entre le "il s'est passé quelque chose" et "quelque chose se prépare". Evidemment, une partie de ce malaise est aussi créée par l' irruption inévitable des images de la catastrophe, avec lesquelles a grandi la génération de Kirkegaard. Mais, une grande part de la réussite de 4 rooms s'opère dans la démesure, apparaissant entre la profondeur vertigineuse du son obtenu et le sentiment puissant d'un espace clos. Chaque vibration surgit comme un indice sur une situation de tension insaisissable qui s'écoule. Les pièces de Kirkegaard ont en plus, ce statut ambigu de documents sonores, d'échantillon rapporté d'un lieu particulier, qui place l'auditeur en position involontaire de témoin. Kirkegaard, encore une fois, se sert du microphone comme d'un capteur quasi-scientifique et les résultats des sondes confirment amplement les hypothèses de départ : il se passe encore quelque chose à l'intérieur de Tchernobyl.

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Pochette Disque 4 Rooms

» Tracklisting

  1. Church
  2. Auditorium
  3. Swimming Pool
  4. Gymnasium

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