Boris

Altar

( Southern Lord ) - 2006

Avec Sunn O))).

» Chronique

le 12.03.2007 à 06:00 · par David P.

Quand Boris et Sunn0))) se lancent dans un projet commun, on peut s'attendre à une symphonie de drone (RBF ?), domaine où les deux groupes excellent. Et on peut tomber sur Altar et revoir sa copie. Il y a du drone bien sûr, lourd, bien lourd… des guitares tout aussi lourdes… et des parties de batterie aussi lourdes que ce quatrième « lourd » qui en entraîne un cinquième. Pour dire si c'est lourd.

L'album s'ouvre d'ailleurs sur un Etna qui porte bien son nom. Un drone aussi massif qu'une montagne, une batterie qui explose l*****ment, et pouf, des guitares noyées dévalent la piste. Dix minutes d'album résumées en une phrase, c'est une question d'économie de temps et de manque de talent. Ou il aurait fallu recopier une description dans un bouquin de Lovecraft. Un truc bien lourd, bien long mais c'est de là que vient tout son charme. Le flux est tendu, monolithique mais c'est très relatif. C'est nous qui sommes trop petits, dépassés par ce qui est décrit très minutieusement, une description d'une chose appartenant à une civilisation inconnue. Un lecteur contre les milliers d'années de millions d'inconnues cristallisées en un point. Heureusement pour la chronique, l'Etna est en Italie. C'est moins loin et les Italiens sont comme des frères. Le drone est alors juste un flux bien lourd. Avec une impression de lourdeur accentuée par les changements de notes qui évoquent plus les digues de secours durant une catastrophe naturelle que Paganini. Ca change vaguement la trajectoire, mais ça n'arrêtera rien du tout. Bien au contraire, éduqué au film catastrophe, on sait bien qu'elles vont lâcher... on sait bien que le flux va redoubler. Généralement, le réalisateur (au hasard Luc B.) fait des gros plans sur la digue, pour montrer la puissance qui s'y abat. Ca tape, ça tape, et ça ne lâche pas. La digue lâcherait au premier coup de lave, un défaut de fabrication pourrait alors être soupçonné, la puissance minorée et le faire valoir à l'eau (enfin, à la lave). Pour notre héros qui pensait être tranquille, accoudé à ce mur (qui avait l'avantage de faire de l'ombre, car il faut le savoir, il fait souvent chaud en Italie), la situation devient vaguement anxiogène. Qu'il se rassure, la lave est son faire valoir. Le bruiteur nous fait des battements de cœur, et le monteur fait un montage spécial épilepsie. Un plan sur son petit coeur rouge cognant sa poitrine, un plan sur la lave qui cogne sur la digue, et ainsi de suite (deuxième avantage, les crises d'épilepsie dans la salle augmentent sensiblement le degré d'horreur). Et ça lâche. Le coeur ? La digue ? Rien n'est jamais ni innocent ni gratuit, il faut le savoir. Montrer quelque chose entraîne une attente. La lave s'écoule. C'était donc la digue, mais quid de notre héros qui n'est plus à l'écran depuis d'interminables secondes ? Il est alors tout aussi pris au piège que le scénariste (toujours Luc B, comme par hasard). Il l'a voulue sa scène catastrophe, maintenant, il est obligé d'inventer à la hâte une échelle volante à laquelle notre héros s'accroche tout aussi à la hâte. Plan suivant, il abandonne l'idée de l'avion – qui va bien trop vite pour que ce soit crédible - au profit de celle de l'hélicoptère. Puis, longue vue aérienne de notre héros écrasé - mais en vie - par l'immensité de la nature, qui n'est d'ailleurs pas très sympathique pour se venger de la sorte. Etna, c'est un peu ça. Luc B. en moins.

On ne gâchera pas N.L.T., le morceau suivant en le décrivant. Luc B. pensait à une suite à Etna. Genre l'échelle était finalement accrochée à un réverbère qui a miraculeusement supporté la chaleur. La lave se refroidit et l'on suit notre héros dans la découverte du masque d'horreur que porte alors son comté. C'est familier - il a grandi ici, c'est un film à flash-backs - mais c'est gris et poussiéreux, limite flippant. Il trouve une statue de son chien - qu'il ne savait pas si célèbre - sculpté en roche volcanique. Puis celles de ses amis, de ses ennemis avec des flash-back relatifs aux railleries sur le fait d'avoir un domaine aussi mal placé. Et il finissait sur la découverte d'une statue "inachevée" - la tête est à l'air libre - et agonisante. Notre héros comprend enfin. Les statues deviennent humaines et veulent conquérir la terre. Il l'achève. Elle s'écroule. De la poussière s'élève. Le vent l'emportera. Mais tout ne disparaîtra pas. Gros plan ultra référencé et lourd de sens sur le cadavre. La tête dépasse, un bras aussi. Les cinéphiles reconnaîtront un hommage à la Planète des Singes. Notre héros comprend que rien n'est fini et qu'il doit se lancer de toute urgence dans le terrorisme international pour empêcher que la statue de la liberté devienne humaine et qu'elle ne nous tue tous. Fin. Ce sera pour l'épisode 3. Mais Luc B. a préféré l'hélicoptère (à son grand regret, mais en vrai cinéaste d'image, juché sur son réverbère, camera à l'épaule, il a bien vu que la lave pétait moins que filmée depuis 4 mirages 2000). Mais l'idée est là, Luc B et son film en moins, N.L.T... C'est assez ça. Une ambiance flippante d'après la fin du monde.

Non, The Sinking Belle ne sera pas un prétexte pour décrire le troisième film. Il n'existe pas. Ce sera un prétexte pour en finir avec cette chronique. Alors d'abord, une petite liste des choses à dire sur cet album : aussi surprenant que cela soit, il y a du vocoder sur Akuma No Kuma. Et ça passe curieusement très bien malgré le genre. Ils ne sont pas seuls dans l'album, loin de là. Il y a Joe Preston, ancien Melvins qui joue maintenant avec High on Fire, le projet du tiers de Sleep qui n'est pas chez Om. Il y a aussi le guitariste de Soundgarden pour un final apocalyptique. Et Jesse Sykes au chant, sur The Sinking Belle. Et d'autres.

Donc, The Sinking Belle (Blue Sheep), le gros morceau. Du post-bidule ultra classique où il n'y aurait rien à en dire s'il ne s'agissait pas de ce morceau (forcément), perdu au milieu de cet album. Il n'a semble-t-il rien à voir avec le reste, pourtant, il ne fait pas tache. Bien au contraire, comme une main tordue qui a besoin d'une lumière toute particulière pour faire apparaître un lapin en ombre chinoise sur un mur blanc, tout est question de rapport complexe entre la main, la lumière, le mur, et le cerveau qui accepte de reconnaître un lapin - et bien plus - dans cette ombre. Le mur, blanc et nu pour éviter toute distraction. La lumière, dirigée et vers le bureau d'études et vers le mur, pour les révisions tardives. La main, qui a lâché par mégarde le stylo qui surlignait les passages importants. Le cerveau qui voit l'ombre, et y reconnaît quelque chose. Suspens, le coeur est sur ses gardes, une chose importante se passe. Les doigts bougent légèrement, la forme se précise. C'est Pinpin Le Lapin et le début d'une vie sacrifiée pour l'art, pour ce passage de la sphère mimétique à la sphère symbolique. The Sinking Belle se prend comme un tout. On peut commencer par n'importe quel instrument, si l'on déroule le fil de ce qu'il entraîne, on retombe toujours sur les autres instruments. La batterie fait écho à la basse qui fait écho à la guitare qui fait écho au piano qui fait écho à la voix. La batterie, le battement cardiaque de cette machine infatigable. La basse qui se tend et se relâche à chaque mesure, comme fournissant vainement l'effort nécessaire au prolongement du mouvement. Et le reste, plus mélodique mais tout aussi marqué et soumis au battement. Battement qui, se retrouvant partout, n'est même pas propre à la batterie où il n'est peut-être que le plus facilement repérable pour qui ouvre l'oreille un peu. D'ailleurs qui ouvre l'oreille se rend compte que le battement commence en fait dès la guitare d'ouverture. Un simple réglage dans la pédale d'écho, et un simple accord prend la forme d'un battement.

"J'ai horreur d'entendre le battement de mon coeur qui me rappelle sans cesse que le temps de ma vie est compté. C'est pourquoi j'ai toujours vu dans les barres de mesure qui jalonnent les partitions quelque chose de macabre. Mais les plus grands maîtres du rythme ont su faire taire cette régularité monotone et prévisible. [...] L'assommant primitivisme rythmique du rock : le battement du coeur est amplifié pour que l'homme n'oublie pas une seconde sa marche vers la mort". The Sinking Belle représente autant une lente agonie qu'une main peut faire naître l'illusion de Pinpin Le Lapin. Et c'est aussi l'occasion de donner partiellement tort à Kundera avec une sorte de poétique de la monotonie pleine de finesse. Les répétitions, ces représentations du battement s'organisent entre elles comme le plus harmonieux des poèmes, le morceau ne tenant que sur cette succession de petites touches. Trop légère pour être trop pathétique, trop omniprésente pour ne pas être enivrante. Et si la maîtrise du rythme permet effectivement d'échapper momentanément à certaines choses et à effacer la perception des mesures, il existe donc bien une autre école, celle de la lenteur extrême, de la répétition hors norme, du changement d'accord si lent qu'on a eu le temps d'être surpris deux fois : qu'il n'arrive pas, puis qu'il finisse par arriver. Etna et The Sinking Belle ne sont qu'un seul et même rapport à la musique, exprimé différemment. Le même refus formel.

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Pochette Disque Altar

» Tracklisting

  1. Etna
  2. N.L.T.
  3. The Sinking Belle (Blue Sheep)
  4. Akuma No Kuma
  5. Fried Eagle Mind
  6. Blood Swamp

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