Mayo Thompson

Corky's Debt To His Father

( Drag City ) - 1970

Sortie originale sur le label Texas Revolution ; réédité en 1994.

» Chronique

le 28.03.2007 à 06:00 · par Jean-Yves B.

Quarante ans se sont écoulés depuis les débuts de son groupe phare The Red Krayola et le moins qu'on puisse dire est que Mayo Thompson n'a pas chômé : musicien prolifique bien souvent en avance de quelques années sur tous les autres et auteur de dizaines de disques, il a également parrainé toute une série de groupes dits "post-punk" du début des années 80 - et non des moindres (The Fall, Cabaret Voltaire ou The Raincoats entre autres), effectué une longue pige chez Pere Ubu, travaillé comme professeur de philosophie et critique d'art. Alors que d'autres qu'on ne citera pas (oui, les Stooges, donc) étalent fièrement leur décrépitude dans des disques de reformation ridicules, The Red Krayola, revigoré par l'interêt de musiciens plus jeunes tels que David Grubbs ou John Mc Entire, se porte aux dernières nouvelles fort bien, comme en témoigne l'excellent (et très accessible) Introduction de 2006.

Revenons cependant en arrière : en 1970, Mayo Thompson a déjà sorti deux disques séminaux de pop minimaliste avant-gardiste et d'improvisation libre avec The Red Crayola. Il décide alors d'enregistrer un album sous son propre nom au Texas, accompagné de certains des meilleurs musiciens d'Houston : le résultat, on l'aura deviné, c'est Corky's Debt To His Father, à qui la petite histoire du rock a malheureusement réservé la place ingrate de disque culte révéré par une poignée de happy few, jusqu'à ce que Drag City se penche dessus et rectifie à moitié cette triste injustice en 1994. En l'écoutant aujourd'hui, on perçoit l'importance de ce disque en remarquant tout simplement qu'il appelle plus de références contemporaines qu'anciennes ; mais au delà de son caractère pionnier, l'unique album solo de Thompson est avant tout un chef d'oeuvre d'écriture, peut-être l'expression la plus pure et la évidente du talent éclatant d'un personnage atypique.

C'est la voix qui prend d'abord, cette voix qui proclame d'entrée dans la mémorable Lesson inaugurale "I'm a student of human nature/And all my lessons I have learned for free". A la fois incertaine et confiante, à la limite de la justesse, de la rupture, elle évoque de manière troublante par certaines intonations tour à tour Will Oldham et Robert Wyatt. Les textes, brillants, sont quant à eux marqués par un érotisme et une sensualité tout autant joueuse que grave, que ne renierait pas un certain Bonnie ; certaines images ou la manière de chanter certains vers renvoient aussi bizarrement à l'univers de Bill Callahan.

La liste des genres musicaux évoqués, référencés ou revisités par Corky's Debt To His Father est longue et son instrumentation très diversifiée. Si Good Brisk Blues aurait peut-être pu se trouver une place sur le Highway 61 de Dylan, une section de cuivres donne une couleur plus jazz à certains titres. La géniale The Lesson se pare de couleurs country, avec guitare slide et violon, tandis que les percussions de Horses témoignent d'influences sud-américaines. Les arrangements sont globalement passionnants d'un bout à l'autre du disque : on remarquera en particulier le jeu de batterie d'une grande inventivité et le son de celle-ci sur de nombreux titres. Tout cela est mis au service de compositions uniformément excellentes et parfois même réellement extraordinaires, dont la complexité se révèle peu à peu au fil des écoutes - mention spéciale à Oyster Thins, ou l'invention de la chanson pop à tiroirs et Around The Home et ses choeurs féminins irréels.

On l'aura compris : Corky's Debt To His Father est un grand disque, auquel un certain nombre des meilleurs songwriters des années 90 et 2000 ont du jeter une oreille voire deux (David Grubbs le cite volontiers lorsqu'on lui demande son panthéon discographique personnel), et ne mérite pas de rester dans l'anonymat frustrant auquel il a jusqu'ici été confiné. Il présente en plus l'interêt pour le néophyte d'être bien plus facile d'accès que la plupart des disques de The Red Krayola sans se départir pour autant du grain de folie qui les caractérise : vraiment, aucune excuse pour ne pas venir étudier la nature humaine avec les chansons hors normes de Mayo Thompson.

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Pochette Disque Corky's Debt To His Father

» Tracklisting

  1. The Lesson
  2. Oyster Thins
  3. Horses
  4. Dear Betty Baby
  5. Venus In The Morning
  6. To You
  7. Fortune
  8. Black Legs
  9. Good Brisk Blues
  10. Around The Home
  11. Worried Worried

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