Sylvain Chauveau

Interview impalpable

» Interview

le 10.06.2003 à 00:00 · par David P.

Comment vous est venue l'envie de vous lancer en solo, quel était votre but en vous lançant dans le livre noir du capitalisme ? Etait-ce une volonté de développer un côté acoustique peu présent au sein de micro : mega ?

Après avoir commencé à travailler avec Fred Luneau dans micro:mega, je me suis rendu compte que ce ne serait qu'un travail ponctuel, puisque nous n'habitons pas dans la même ville et que nous enregistrons et répétons par périodes. Il me fallait un projet vraiment quotidien, plus viscéral encore, sans déléguer quoi que ce soit. Ainsi, j'ai gardé mon nom pour que cela ne devienne jamais un groupe, et pour coller à quelque chose de très personnel, voire égoïste. C'était aussi une réaction face au rock, qui est quoiqu'on en fasse issu de la culture anglo-saxonne et où les français ne peuvent au mieux qu'être de bons suiveurs. J'ai alors imaginé ce que je voudrais entendre d'une "musique française". je pense que cela n'existe pas, alors j'ai essayé de remonter dans ce qui m'intéressais dans la culture française, pas seulement musicale. Et cela a donné ces instrumentaux que je compose pour piano et cordes.

Dans une interview parue a l'époque de la sortie du "livre noir du capitalisme", vous parliez de la confidentialité de sa sortie comme d'une chose non voulue mais assez naturelle vu le contenu très personnel du disque. Aujourd'hui, il est réédité remportant par la même occasion un succès critique plus large. N'avez vous pas tout simplement l'impression d'être arrivé un peu trop tôt avec cet album ?

Oh, non. Ce n'est pas une question d'être en avance ou pas. Simplement le disque était sorti dans de mauvaises conditions, peu ou pas distribué, très mal promu. Et puis de toutes façons, c'est une musique qui peut difficilement toucher un gros public ou passer en radio. Aujourd'hui autant qu'hier. Mais j'espère que la réédition sur dsa permettra au moins à ceux qui le cherchent de se le procurer.

Vous êtes souvent comparé à des artistes de musique de chambre tel qu'Erik Satie ou Debussy. Parallèlement à ça, vos disques affichent des références très littéraires et cinématographiques. Pourtant, le résultat est assez unique et personnel. Jusqu'à quel point n'êtes-vous pas tout aussi, voir même plus influencé par ces influences non-musicales? Est-ce que les artistes de musique de chambre ne vous ont pas surtout apporté les contraintes d'un cadre fixe, et vos autres influences la manière de vous situer en tant qu'artiste vis-à-vis d'elles ?

Oui, c'est un peu ça. Je m'intéresse beaucoup à des choses non-musicales et je pense que c'est là que je tire le plus d'enseignements sur ma pratique. J'ai plus appris en lisant la poésie d'Henri Michaux pendant quatre ans qu'en jouant de la guitare ou du piano. Le cinéma aussi m'a fait entrevoir des univers, des régions à explorer, et j'essaie de m'en approcher par le son. Ces dernières années, l'une de mes plus grandes influences aura sûrement été Robert Bresson. Dans son oeuvre et dans ses "notes sur le cinématographe", il a formulé des choses qui correspondent à ce que je cherchais. Des phrases comme : "contrôler la précision. Être moi-même un instrument de précision", ou "la faculté de bien me servir de mes moyens diminue lorsque leur nombre augmente".

"Je suis vivant et vous êtes mort" me semble être vraiment à part dans l'album. Est-ce que cette référence à Ubik de Philip K Dick n'est pas un moyen d'établir un renversement, de montrer la réalité du sujet du disque en le mettant à nu, sans aucun aspect politique ?

Eh bien je ne l'avais pas vu comme ça, mais en y repensant, je trouve que c'est vrai. Inconsciemment, avec ce morceau très à part, le plus difficile à écouter sur la longueur, je suis vraiment allé au coeur du sujet. À savoir : le rapport homme-femme dans ce qu'il a de plus cru, et notamment sexuel. Au fond c'est le coeur de cet album. Il faut savoir que chaque son de ce disque se rapporte à une même chose, une même personne : Lucie, la fille que j'aimais à cette époque, et dont le corps me manquait physiquement. Le livre noir du capitalisme est le constat d'échec d'une relation homme-femme. Cela tient du politique puisque la politique est l'organisation de la vie des citoyens. Mais pour moi, ça n'avait de signification que par rapport à cette fille. C'était une manière de vider mon sac, de tirer un trait. Mais sans paroles, sans jamais la citer ni expliquer quoique ce soit, de manière implicite et en restant pudique.

Pour rester dans le domaine de l'écrit, il y a dans Le livre noir du capitalisme un morceau qui s'appelle Potlatch 1971-1999. Ce disque n'est-il pas au fond votre Potlatch, celui de la fin d'une période de votre vie ? Mais un Potlatch sous forme musicale bien sûr.

Exactement. C'est étrange car j'ai l'impression que vous avez pas mal décodé ce qui se cache derrière cette musique instrumentale, donc non explicite verbalement. Mais pour moi, il s'agissait de la fin du potlatch (cette économie basée sur l'échange de dons). c'est-à-dire de la fin de mon attitude de gentillesse, d'altruisme, et au fond de faiblesse. 1971, c'est ma naissance. 1999, c'est le moment où je me suis rendu compte que je ne pouvais plus être candide, utopiste, ni collectiviste. C'est assez dur car c'est l'impression d'avoir fait fausse route pendant 28 ans. J'avais toujours cru qu'il fallait être le plus sympa possible avec les autres, que la vertu payait. Or la vertu ne paie pas, ou rarement. Ce qui paie le plus, c'est le vice. Celui qui triche gagnera plus souvent que celui qui respecte les règles, c'est évident. Le mensonge permet plus de facilités que la vérité. C'est un triste constat mais c'est ainsi. C'est comme dans "sous le soleil de satan" de Bernanos. À un moment, le prêtre Donissan dit cette phrase impitoyable ; "il est le prince de ce monde", en parlant du diable. Et c'est vrai, le mal triomphe généralement du bien. Au fond nous le savons tous, mais nous essayons encore de lutter contre cet état de fait, car sans cela, c'est dur de se regarder en face.

[Le potlatch est bel et bien comme le dit Sylvain Chauveau "cette économie basée sur l'échange de dons". Si je reviens dessus, c'est pour expliquer une confusion. Dans ma question, je parle d'une revue lettriste qui a été réédité en un seul livre appelé "Potlatch 1954-1957". Ma question était donc maladroite, en voulant trop en faire, j'ai fais un parallèle non-nécessaire avec un ouvrage pré-situationniste. Pour ma défense, je dirai que cette interview a été réalisée par mail, en une fois. J'ai envoyé toutes mes questions en même temps et j'ai eu toutes mes réponses. Et j'ai donc fait un demi-bide.]

Dans le même ordre d'idée, est ce que "le livre est un disque" n'est pas à prendre au premier degré, est-ce que vous n'avait pas tout simplement composé un livre ?

Eh bien c'est ce que je voudrais, d'une certaine manière. Je trouve que le livre est un objet plus noble, plus respectable, plus durable. Je voudrais que mes disques soient comme des recueils de poésie : avec des poèmes d'une seule ligne qui seraient les titres, et dont la musicalité serait dans les sons gravés. Mon rêve serait d'avoir une discographie aussi belle que la bibliographie de Michaux.

Suite à la sortie de ce disque, vous avez participé à deux évènements organisés par alaplage, association pour la promotion et la diffusion de l'art contemporain. Est-ce le seul moyen pour des artistes Toulousain un peu hors norme, comme dans une moindre mesure Michel Cloup, de vous produire devant un public plus réceptif ? Comptez vous réitérer ce genre d'expérience ?

En fait, ce n'est pas pour moi le meilleur moyen de me produire devant un public réceptif. Ma musique est d'abord conçue pour le support enregistré, et pour être écoutée dans des conditions intimes, plutôt le voir, tout seul ou à deux. On m'a d'ailleurs fait plusieurs fois remarquer que ma musique fonctionnait bien quand on fait l'amour. J'en suis très flatté, et c'est peut-être l'une des ambitions de ces compositions qui parlent au singulier. Quant à jouer en public, la formule idéale est pour moi dans des théâtres, où les gens sont assis tranquillement, avec piano, alto, violoncelle, clarinette et guitare. Le sommet serait même que ma musique soit jouée par de bons interprètes et que je ne sois même pas sur scène. Tant que c'est bien exécuté, je ne vois l'intérêt d'exhiber ma gueule.

Vous venez de terminer une "tournée" alternant des concerts en solo, avec micro : mega, et avec Arca. Comment se déroule un de vos concerts seul ? Jouez-vous des morceaux de vos albums ? Et surtout, par quel type de formation êtes-vous accompagné ?

Normalement, nous sommes donc quatre sur scène. Mais en octobre, j'ai eu l'opportunité de faire quelques concerts sur la tournée européenne de sigur ros. Là, je jouais tout seul au piano et à la guitare préparée. Comme sur mon prochain disque, le plus nu et minimal, à paraître début 2003.

Un autre décembre, EP de 23 minutes prévu pour l'automne sur le label anglais 130701, subdivision de Fatcat, sera distribué dans 28 pays. Quel regard portez-vous sur cet EP par rapport à vos autres travaux ? Et tout simplement, comment voyez-vous votre avenir, aujourd'hui, autant en solo qu'avec micro : mega ?

La sortie a été un peu retardée mais effectivement il devrait sortir dans de bonnes conditions et être distribué dans pas mal de pays. C'est le disque le plus silencieux que je ferai jamais. Je suis allé au bout de mes envies de dépouillement : ne garder que l'essentiel tout en restant toujours mélodique. C'est le travail dont je suis le plus fier et je sais pourtant que tout le monde ne l'aimera pas. Mais je suis resté fidèle aux préceptes ascétiques de Bresson dans sa recherche de la beauté et de la pureté. "Sois sûr d'avoir épuisé tout ce qui se communique par l'immobilité et le silence", on ne saurait mieux dire. Quant à mon avenir, c'est continuer le mieux possible avec micro:mega et arca, et avancer encore dans mes morceaux en solitaire, progresser en me libérant de ce qui m'alourdit encore, m'enrichir de nouveaux éclairages. Je viens de terminer la musique du long métrage "des plumes dans la tête" de Thomas de Thier, qui sortira courant 2003. J'aimerais bien que les morceaux sortent aussi sur disque. Et quant à ma vie hors musique, il faudrait que ce soit secondaire.

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