Casiotone For The Painfully Alone

Du cinéma à la musique

» Interview

le 14.03.2005 à 18:00 · par Jean-Yves B.

Derrière ce nom à rallonge et à rime se cache un seul homme : Owen Ashworth, 27 ans, résident de San Francisco, qui depuis la fin des années 90 a sorti sur trois albums quelques dizaines de chansons musicalement squelettiques, la plupart jouées uniquement sur des claviers bon marché; petites histoires de l'ordinaire et de l'extraordinaire quotidien, dont certaines, comme Jeane, If You're Ever In Portland, Tonight Was A Disaster ou A Normal, Suburban Lifestyle Is A Near Impossibility Once You've Fallen In Love With An International Spy pour n'en citer que trois, font parties des choses les plus attachantes récemment entendues dans le genre. Comme son nom de groupe ne l'indique pas, Owen n'a de toute évidence rien d'un reclus sinistre et s'est prêté de bonne grâce et avec beaucoup de patience à cette interview électronique. Nous l'en remercions.

Ta biographie officielle dit que tu étudiais le cinéma avant de commencer Casiotone For The Painfully Alone; quels genre de films t’inspiraient? Et dirais–tu que les films que tu faisais à l’époque ont des similarités avec les chansons que tu écris pour Casiotone?

Je n’ai jamais fait que des documentaires à la fac, mais j’aime toutes sortes de films: documentaires, films de zombies, histoires d’amour, cinéma expérimental, films de prison... J’aime vraiment beaucoup les films de prison et de casse. L’écriture de chansons est un processus très visuel pour moi. Je pense que le cinéma restera toujours mon moyen d’expression idéal, mais ça me satisfait de transformer les films que je vois dans ma tête en chansons pop. Le résultat est sûrement plus intéressant que si j’essayais juste de faire des chansons pop.

Pourquoi as-tu décidé de te mettre à écrire des chansons plutôt que de devenir écrivain, par exemple? La plupart de tes textes peuvent être lus comme de très bonnes petites nouvelles...

J’ai décidé depuis longtemps que la musique est la forme d’expression artistique la plus directe et efficace. Le cinéma, c’est bien beau, mais c’est cher et ça demande plein de compromis. Quant à l’écriture, c’est certes tout à fait direct mais on n’est assuré de ne toucher qu’un public très limité. La musique est quelque chose d’omniprésent et de subversif. Tu peux entendre une chanson pop de trois minutes en faisant tes courses, et même si tu t’en rends à peine compte, ça peut changer ta journée d’une manière ou d’une autre.

Ca t’arrive d’entendre tes propres chansons à la radio? Tu as déjà songé à sortir des singles? Une chanson comme Jeane, If You’re Ever In Portland pourrait être un hit international !

L’année dernière, NPR (National Public Radio) a passé Blue Corolla dans leur émission sur la mécanique, Car Talk. Je l’ai entendue par hasard alors que j’étais en train de faire le petit déjeuner chez un ami à Portland. Ca a été un moment très excitant. J’écoutais déjà cette émission quand j’étais petit. J’ai trouvé ça classe d’entendre ma chanson sur NPR. Peu après la sortie de l’album Answering Machine Music, j’ai entendu When The Bridge Toll Was A Dollar sur une college radio du coin, suivie d’un jingle que j’avais enregistré pour une session live que j’avais faite peu avant. J’ai trouvé la chanson affreuse et j’ai tout de suite regretté de ne pas avoir mixé la voix plus en avant. Ca m’a un peu déprimé. Je vais sortir trois 45 tours en 2005, mais ce ne sont pas des singles à proprement parler, je crois. Single, ça voudrait dire beaucoup de promo à la radio, un clip, peut-être des remixes de gens connus... je ne crois pas que tout cela m’arrivera de sitôt. Je pense que l’album est le format idéal pour moi, et que c’est bien que mes chansons sortent comme ça. Par contre, ça me fait plaisir de savoir que les gens passent leurs chansons préférées de Casiotone à la radio ou dans des clubs et les mettent sur leurs mixtapes.

Est-ce que tu vis de ta musique?

Oui, mais très modestement. Je suis souvent à sec, mais je n’ai pas de travail et ça fait longtemps que je n’en ai pas eu. Ca m’arrive de faire de l’interim de temps en temps si je dois payer la réparation de ma voiture ou quelque chose du genre, mais en règle générale je réussis à éviter de m’endetter, et parfois je m’offre même une paire de baskets avec l’argent du rock’n’roll !

Il me semble que la grande majorité de tes chansons parlent, ou sont écrites du point de vue de personnages dont je suppose qu’ils te ressemblent d’une façon ou d’une autre - en tout cas des jeunes, des étudiants. Tu as déjà essayé d’écrire sur d’autres types de personnages, par exemple, disons, en prenant le point de vue d’une femme de 80 ans?

Non, je ne peux pas dire que ça me soit déjà venu à l’idée. Je ne sais pas si tous mes personnages sont si jeunes que ça, par contre. J’essaie de faire que mes récits soient dans une certaine mesure assez ouverts, en espérant que la plupart des gens pourront se retrouver dans les histoires que je raconte. L’avantage d’écrire sur des gens plus jeunes, c’est que tout le monde l'a été un jour et peut s’en rappeler. Peu d’entre nous peuvent se mettre à la place d’une femme de 80 ans. Ca m’intéresse toujours d’entendre les interprétations que les gens ont de mes chansons. Mes versions sur les personnages sont souvent très différentes de celles des autres, et j’en suis fier.

Est-ce qu’il y a des personnages récurrents dans tes trois premiers albums? Est-ce qu’il t’arrive d’écrire des chansons en pensant à un personnage que tu as déjà utilisé dans une autre chanson auparavant?

En fait, j’ai écrit Twinkle Echo dans l’idée que chaque chanson compléterait secrètement une trilogie constituée d’une chanson de chacun des deux premiers albums. Parfois le lien est très obscur, et le thème n’a jamais été revendiqué pour l’album. C’était juste une idée que j’ai eue pour me motiver à écrire de nouveau. Mais par exemple, toutes les chansons avec Casiotone For The Painfully Alone dans le titre forment une chronologie inversée, de Twinkle Echo à Answering Machine Music. C’est aussi pour ça que la chanson Giant est répétée deux fois à la fin de Twinkle Echo : l’épisode qu’elle raconte me semblait être une composante qui allait bien dans plusieurs des histoires. J’aimais bien l’idée que tous mes personnages se retrouvent en train de pleurer au cinéma à un moment ou à un autre.

La chanson Roberta C. est ma préférée sur Twinkle Echo, mais je me suis toujours demandé qui est le troisième auteur que tu cites au début de la chanson... (NDR : “Carson, Flannery, & Jerome line the bookshelves at home/waiting tables at some cafe to pay my student loans”)

C’est Jerome David Salinger.

Tu as récemment sorti un 45 tours avec des versions réorchestrées de deux de tes chansons, avec des cordes et des choeurs. Est-ce que ça veut dire que tu comptes ne plus te limiter aux claviers Casio désormais?

Je ne pense pas qu’il y aura beaucoup de Casio sur le prochain album. Peut-être un peu. Depuis quelque temps je m’intéresse plus à d’autres sons. Il y aura toujours beaucoup d’électronique, mais j’espère aussi des cordes, du piano et d’autres choses aussi.

Quels sont tes musiciens préférés en ce moment? Qu’est ce que tu écoutes?

En ce moment, j’écoute par exemple Nina Simone, Neil Young, Talk Talk, Pet Shop Boys, OMD, Howlin' Wolf, Geto Boys, Otis Redding, The Donkeys, LCD Soundsystem, Larsen, Parenthetical Girls, Harvey Milk, T-t-tracey, Can, Lispector, Wu-Tang Clan, Cannibal Ox, Clarence Carter et Bettye Swann. C’est dur pour moi de dire ceux que je préfère, mais ils ont tous été une source d’inspiration pour moi récemment.

J’ai lu que tu avais été en tournée avec The Rapture – je trouve que c’est une affiche assez inhabituelle, parce que vous avez quand même une approche très différente et sûrement un public différent... Comment est-ce arrivé? Quel genre d’expérience ça a été pour toi ?

En fait, Luke et Vito, qui jouent dans The Rapture, sont de vieux amis. A l’époque où je commençais juste Casiotone For The Painfully Alone, j’étais inscrit à un cours sur l’histoire du rock’n’roll à la fac. Luke était assis devant, et moi au fond de la classe. Luke et moi sommes les deux seules personnes à avoir levé le doigt lorsque le prof a posé une question sur Phil Spector et les girl groups, et après le cours Luke est venu me voir et m’a demandé si je faisais partie d’un groupe. On a échangé nos cassettes de démos la semaine suivante et on a commencé à faire des concerts ensemble. On a même été colocataires à un moment ; j’ai sous-loué la chambre de Vito un été pendant qu’il était en tournée avec son ancien groupe, The Calculators. Ils écoutent tous les deux une quantité incroyable de musiques de toutes sortes, et on a passé de nombreuses soirées très alcoolisées à parler musique en se passant des disques. On s’est toujours beaucoup soutenus mutuellement, et The Rapture sont très généreux lorsqu’il s’agit d’aider leurs amis. J’adore être en tournée avec eux. C’est à peu près la seule solution pour qu’on puisse passer du temps ensemble maintenant. En fait, pas mal de fans de The Rapture sont réceptifs à ce que je fais, mais ça m’amuse aussi de jouer l’antagoniste à ce genre de concerts. Quand tu n’es que la première partie, tu as beaucoup moins de pression, tu peux t’amuser avec le public. Si les gens aiment bien la musique, tant mieux, mais s’ils détestent, ça peut être marrant aussi.

En parlant de tournées, tu en as fait une en Italie début mars – ça s’est passé comment? Tu étais tout seul?

L’Italie, c’était beau, impressionnant et vraiment très froid. J’y suis allé tout seul, mais j’avais un conducteur/tour manager italien qui m’a accompagné à tous les concerts. Mes concerts préférés ont été Bologne et Milan, mais certains autres n’étaient pas terribles. Je n’ai pas eu de chance avec les problèmes techniques. Je me suis fait de nouveaux amis et j’ai vu des châteaux et des cathédrales magnifiques. C’est vraiment étrange de jouer mes chansons devant des gens qui n’ont probablement pas idée de ce que les paroles racontent.

Le site de ton label, Tomlab, dit que tu es en train d’enregistrer un nouvel album. Est-ce que tu peux nous en parler?Tu sais quand il va sortir?

L’album sortira à l’automne. Je suis toujours en train d’écrire et d’enregistrer. C’est très excitant de voir ça prendre forme. Je sens que le disque peut encore aller dans beaucoup de directions différentes. J’ai plein d’idées, et peut-être qu’elles déboucheront sur plusieurs disques différents. Jherek Bischoff, qui a joué de la contrebasse sur Twinkle Echo et a produit le 45 tours de remixes, jouera normalement sur beaucoup de chansons, donc attendez-vous à l’entendre de plus en plus. C’est une bonne influence, je pense. Il y a plus d’électronique, un peu plus de beats que sur les albums précédents, mais aussi beaucoup plus d’instruments acoustiques. Ca va un peu dans tous les sens pour le moment. C’est une évolution naturelle pour moi.

Tu vas toujours utiliser le pseudonyme Casiotone For The Painfully Alone? Tu n’as pas peur que ton nom de groupe devienne obsolète, ou trompeur? Et comment va s'appeler l'album?

Je n’ai pas encore décidé sous quel nom je vais sortir le disque, mais honnêtement l’idée de faire un album de Casiotone For The Painfully Alone sans aucun Casio dessus me plaît assez. Je trouve ça intéressant. Pour le titre, je ne me déciderai que quand j’aurai tout fini et que je verrai ce que ça donne. J’ai quelques idées, mais je ne veux en révéler aucune.

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Photo Interview Casiotone For The Painfully Alone, Owen Ashworth

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