The Mountain Goats

Les Confessions

» Interview

le 09.04.2005 à 06:00 · par Jean-Yves B.

John Darnielle, chanteur, guitariste et seul membre permanent des Mountain Goats, a accepté de répondre à nos questions par mail, juste avant de partir en tournée américaine pour défendre leur troisième album studio pour 4AD en 2 ans, The Sunset Tree (à paraître le 26 avril). On aborde ici des sujets divers et variés - de la Belgique au filesharing en passant par Will Oldham. Une deuxième partie d'interview, plus centrée sur le nouvel album, est à prévoir pour l'automne.

D'abord, peux-tu nous présenter les Mountain Goats dans leur configuration actuelle?

Peter (NDR : Hughes) et moi sommes le noyau dur en ce moment ; je fais toujours des concerts tout seul de temps en temps. En studio, c'est Peter, moi et des invités. Franklin Bruno nous a rejoint pour les trois derniers albums, j'espère que ça va continuer, il est tellement génial !

Quelles sont tes activités en ce moment, à part les Mountain Goats?

Les Mountain Goats sont mon activité principale, ça occupe la plupart des mes journées en ce moment ! Je fais du bénévolat au refuge pour animaux du coin (NDR : l'équivalent de la SPA), deux fois par semaine. J'écris aussi pour Decibel, un magazine de heavy metal. Et je fais aussi mon propre "blog" sur la musique, Last Plane to Jakarta.

Il y a quelques années dans une interview, tu regrettais qu'on ne demande pas assez aux artistes quelle est leur motivation. Aujourd'hui, qu'est-ce que tu répondrais toi-même à cette question - pourquoi fais-tu de la musique?

Ma motivation a changé ! Avant, j'écrivais pour voir comment les histoires se développent, comment par la grâce du langage, des histoires se créent et sont investies d'émotion. Je pense que maintenant j'écris pour la simple joie que j'en tire, et parce qu'il y a des gens qui prennent du plaisir à m'écouter. Maintenant, je m'amuse à voir à quel point je peux donner dans l'autobiographie sans dépasser les limites et écrire des chansons "confessionnelles". Je ne suis plus certain que je crois aux accusations portées envers les chansons "confessionnelles", d'ailleurs, et j'essaie d'approfondir le problème.

Ton dernier album, We Shall All Be Healed, contient deux chansons dont le titre se réfère à la Belgique. Pourquoi la Belgique? Est-ce qu'il y a d'autres chansons sur l'album qui se passent en Belgique?

La Belgique, pour les personnages de l'album, est une sorte de lieu mythique, comme Xanadu pour Coleridge. C'est une espèce de Belgique du coeur, ces gens n'y vont en fait pas, mais ils y vivent dans leur tête, même s'ils n'y sont jamais allé et qu'ils vont probablement tous mourir avant d'avoir une occasion d'y aller. J'ai choisi la Belgique parce que les toxicomanes parlent toujours d'aller à différents endroits - les Pays-Bas, la Belgique, l'Allemagne - où ils s'imaginent que leurs vies seront meilleures. Je partage un peu ce genre de fantasme, d'ailleurs. En ce moment, je fais une fixation sur l'Autriche.

Maintenant que tu as sorti deux albums sur 4AD, qui sont beaucoup plus faciles à trouver que tous les anciens, as-tu remarqué un afflux de nouveaux fans, qui ne connaissent peut-être que ce côté là de ton travail et pas toutes les chansons que tu as enregistrées avec la boombox? Sur un plan purement pratique, dans quelle mesure ta signature chez 4AD a changé ta vie?

Ben, ça m'a permis de faire de la musique à temps complet, et donc je peux laisser aux chansons le temps de mûrir. Ce n'est même pas quelque chose que j'aurais ne ce serait-ce que voulu faire par le passé, mais les chansons du nouvel album, surtout, ont tiré profit de périodes de gestation plus longues. Il y a pas mal de nouveaux fans, oui ! Ca me réjouit beaucoup.

Tu as déjà pensé à réenregister certaines de tes vieilles chansons en studio, comme Will Oldham l'a fait l'année dernière avec son Greatest Palace Music? Qu'est ce que tu penses de cette idée?

Non, ce genre de choses n'est pas pour moi. J'ai dit beaucoup de mal au sujet de Will Oldham, mais je me rends compte qu'il est un artiste beaucoup plus complexe que je ne le pensais. J'aime beaucoup Master And Everyone. Mais moi, je n'aime pas revisiter mes vieilles chansons, sauf en concert. Je veux toujours travailler à de nouvelles choses. Si je n'aimais pas autant mon public, je jouerais seulement de nouvelles chansons en live ! Mais je pense que ce n'est pas bien de penser seulement à ses propres désirs quand on est un artiste ; le public est mon employeur, mon bienfaiteur, ce sont les gens qui pour ainsi dire me donnent vie, donc je crois que je me dois de penser à eux quand je décide de ce que je vais faire. Je sais que beaucoup de gens pensent qu'un artiste devrait seulement se préoccuper de son art, mais je n'accepte pas cette idée : l'art, c'est ce qui se passe quand un public écoute un artiste, d'après moi.

Je sais que tu tiens à l'idée de l'album comme forme artistique et que tu considères que l'ordre des chansons a une importance capitale. Il me semble que les chansons des deux derniers albums sont plus clairement reliées thématiquement entre elles que celles des autres disques (et ouvertement présentées comme telles), ce qui m'amène à la question suivante : est-ce que tu décrirais Tallahassee et We Shall All Be Healed comme étant des "concept albums"? Et sinon, comment définirais tu le terme "concept album"?

Je ne sais pas ce que ça veut dire, "concept album" - je pense que le terme a été inventé pour dire du mal de disques prog-rock, en fait ! J'aime bien écrire des albums reliés thématiquement ; j'appellerais bien ça "song cycle", mais peut-être que c'est un petit peu prétentieux. Le nouvel album, The Sunset Tree, est une nouvelle collection de chansons qui portent sur le même thème ; mon producteur, John Vanderslice, aime aussi beaucoup ce genre de chose. J'aime bien écouter des albums comme ça ! Un de ces jours, juste pour le défi, je vais réécrire un autre album de chansons sans thème commun, juste pour voir comment elles fonctionnent ensemble.

Quelle importance ont pour toi les titres des chansons? Comment les choisis-tu? Et d'où vient le titre d'une chanson comme Against Pollution sur We Shall All Be Healed, par exemple?

Je n'aime pas tout gâcher en annonçant : "voilà, c'est ce que ça veut dire", tu sais? Je réfléchis énormément aux titres de mes chansons, et ils ont du sens, mais je préfère que l'auditeur s'en débrouille lui-même - si ça ne l'intéresse pas, ce n'est pas grave, le titre n'a pas d'importance, mais pour ceux que ça intéresse, super ! - c'est comme un petit puzzle en plus de la chanson.

Tu as dit à de nombreuses reprises par le passé que le plus important dans les Mountain Goats, ce sont les paroles et que la musique était juste là pour servir les paroles. Maintenant que tu n'enregistres plus chez toi mais en studio, et que tu passes probablement bien plus de temps sur la musique, est-ce que tu nuancerais ces affirmations?

Non, je ne crois pas ; je passe plus de temps sur l'aspect musique maintenant, et je pense que j'y prends plus de plaisir, mais les paroles passent toujours en premier pour moi, ce que je fais est centré sur les textes.

Quelle est ta position sur le filesharing, et sur le fait que des gens téléchargent tes disques gratuitement?

C'est une question trop complexe et je pense que tout le monde simplifie trop. Je suis content que des gens veulent entendre ma musique ! Mais je ne suis pas d'accord avec tout ce discours qui consiste à dire "Maisons de disques = Goliath, téléchargeurs = David". Je pense que les artistes doivent être payés, je pense que produire de l'art, c'est du travail, et pas une sorte de tic nerveux que les artistes seraient censés donner gratuitement. Je ne pense pas que des chansons sont de l'"information". C'est du travail, et je pense que profiter du travail de quelqu'un sans payer pour, c'est d'une mentalité capitaliste du pire acabit ! Mais comme je dis, c'est une question complexe. Il est certain que la fixation des prix dont les grandes maisons de disques sont coupables leur a gagné l'inimitié du public. Mais le public se fourre le doigt dans l'oeil s'il pense que les artistes ne souffrent pas du téléchargement illégal ; c'est devenu beaucoup plus difficile pour un artiste indépendant de vendre des disques, parce que les gens échangent des mensonges tels que "l'artiste ne gagne rien sur les ventes de disques", ce qui au niveau indépendant n'est absolument pas vrai.

C'est vraiment un problème complexe. Dans l'absolu, ça n'est pas grand chose ! Mais tout ça génère tellement de mauvaise foi en ce moment, c'est presque dangereux de partager son opinion sans être étiqueté comme un "Ennemi du Peuple" si tu n'es pas 100% pro-téléchargement.

Est-ce que les Extra Glenns (NDR : collaboration de John avec Franklin Bruno) sont en standby complet aujourd'hui, ou bien y-a-t-il une chance qu'on entende un deuxième album bientôt?

Nous travaillons à un rythme d'escargot. On fera quelque chose tot ou tard ! On a plusieurs nouvelles chansons.

Je crois que tu as dit que The Walls Ablaze, de Sarah Dougher, est ton album préféré de la décennie dans la catégorie singer-songwriter américain - si tu devais en citer quelques autres, qu'est ce que tu dirais?

Day One de Sarah Dougher, aussi (c'est les années 90, mais disons qu'on parle des dix dernières années, à partir de 1995, par exemple). The Natural Bridge, des Silver Jews. Time Travel Is Lonely, de John Vanderslice. Streethawk: A Seduction de Destroyer, et Thief, aussi. Kiss Without Makeup de Franklin Bruno. Sky Motel de Kristin Hersh. Constellations, de Rebecca Percy.

Est-ce que tu peux nous parler un peu de ton nouvel album qui va bientôt sortir, et nous donner l'eau à la bouche?

L'album s'appelle The Sunset Tree, et il est plus autobiographique, ce qui est encore excitant pour moi parce que je n'ai quasiment jamais fait ça auparavant ! Il parle principalement de ma vie quand j'étais enfant et adolescent ; il y avait pas mal de mauvais traitements à la maison (on était battus). En même temps, j'aime mon beau-père, qui est mort l'an dernier. C'était une personne malade qui partageait sa maladie avec ma mère, ma soeur et moi. Maintenant que j'ai des années de recul, je me suis penché sur la situation et j'ai écrit dessus.

Vous allez faire une tournée européenne?

Bien sûr qu'on va faire une tournée européenne. On adore aller là-bas !

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John Darnielle

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