Molasses

Chernoff Le Grand

» Interview

le 09.05.2005 à 06:00 · par Eric F.

Hors de question de rater Molasses pour leur première visite européenne. Avec en prime une interview en compagnie du sympathique cerveau de ce passionnant projet, auteur d'un concert à donner des frissons, et ce malgré les kilomètres avalés dans la journée.

Il est surprenant de voir que vous n'étiez que quatre sur scène ce soir (NDLR: à Rezé (44) le 17 avril 2005), comment cela se fait-il ?

Jennifer et moi avons quitté Montréal il y a deux ans pour le Japon. On n'avait pas vraiment de groupe avec qui l'on jouait régulièrement, les gens n'étaient pas forcément libres. Molasses fait rarement de répétitions étant donné qu'on se base beaucoup sur l'improvisation. Comme nous jouons avec Thalia Zedek, on a invité David (David Michael Curry, initialement violoniste de Willard Grant Conspiracy), le violoniste, à se joindre à nous. Il y a aussi Fluffy à la batterie. On a décidé de faire ça en petit comité, comme ça, ça laisse de la place dans le camion, il y a moins de complications et blablabla... On était un peu déçus de ne pas être plus nombreux mais ça a aussi des avantages.

C'est quand même représentatif de la musique de Molasses ?

Oui, je suppose. C'est parfois frustrant de ne pas avoir l'atmosphère complète des morceaux. D'un autre côté, on joue ce soir après avoir fait plus de mille deux cents kilomètres de route entre ici et l'Espagne, alors je suis plutôt content de ne pas avoir à faire de soundcheck à vingt et un musiciens ! Il n'a duré que cinq minutes.

Tu dois en avoir marre qu'on te relie toujours à Constellation ?

Oui, c'est énervant mais c'est aussi compréhensible.

C'est une bonne chose par rapport à ça de voir Thalia Zedek et Chris Brokaw rejoindre le groupe...

Oui, on a eu beaucoup de chance. C'est grâce à David qu'ils ont joué avec nous. Quant à David lui-même, on l'a rencontré grâce à Shannon Wright qui est une très bonne amie.

C'est une grande famille !

Oui, le monde est petit.

Comment considères tu ta musique par rapport aux autres groupes de Montréal ?

On a beaucoup parlé de ça avec les gens au fil des années. Je pense que les gens en dehors de Montréal peuvent facilement identifier une scène, mais quand tu y habites ça n'est que ta ville. Tu es ami avec certains gens, il y en a que tu ne peux pas voir. Tu habites dans le même quartier, tu vas dans les mêmes bars, les mêmes lavomatics... Pour la plupart des gens la-bas, il y a une amitié que l'on ne considère pas comme une scène ou une communauté. Je pense que l'on fait partie de cette famille, c'est sûr. Bien sûr, il y a des gens dans la communauté de Montréal qui ne s'aiment pas, c'est beaucoup plus dur à voir quand on n'y habite pas.

A moins de se battre sur scène...

(Rires) Oui ! Mais pas ce soir...

Je suis assez surpris que tu ne sois pas plutôt associé aux artistes folk tels que Hayden ou Julie Doiron.

Je ne connais pas bien Hayden. Julie Doiron n'est pas de Montréal à la base et elle était déjà bien installée comme artiste quand elle est arrivée. Elle a peut-être joué avec Fluffy, notre batteur, ainsi que Bruce de Godspeed. Elle fait partie de cette scène, mais je ne pense pas que l'on soit un groupe de folk (rires). On est plutôt un groupe de punk.

Ton concert m'a fait penser à Two Dollar Guitar.

Oui ? Je les connais peu.

Tu te dis punk ?

Oui, un petit peu...

Il y a aussi une forme de punk dans la littérature que tu as comme inspiration, des gens comme William Blake ou Walt Withman, non ?

Oui, c'est un commentaire qui me fait très plaisir. Le punk est beaucoup plus une attitude que les Sex Pistols ou les Clash à proprement parler. On a grandi avec l'arrivée du punk dans une société assez stricte. A l'époque si tu étais malin ou aventureux, tu finissais par découvrir cette musique. William Blake était un punk, Rimbaud aussi... J'adore la littérature autant que j'adore la musique. Il y a aussi des groupes punk que je déteste, tout comme je déteste certains écrivains. Pour moi, le punk est une musique qui s'est auto-inventée. On n'est pas forcément de grands musiciens, je ne suis évidemment pas le meilleur des chanteurs, le punk c'est faire de la musique malgré ses limites. Et j'en ai beaucoup en tant que musicien.

Tu es donc un punk comme Johnny Cash pouvait l'être ?

Oui, voila. Lui, c'était l'un des premiers.

Et Elvis ?

Oui aussi, mais pas trop à la fin de sa vie.

En parlant de littérature, je serai très curieux de savoir comment tu as composé Eve's Lullabye ?

Ah ! C'était très dur. Mon français n'est pas très bon et à l'époque où j'ai écrit ce morceau, il était encore pire. La chanson a commencé comme une berceuse pour une femme déprimée qui passe une mauvaise journée. C'est devenu un exercice mathématique pour moi. Ca m'a pris beaucoup de temps pour faire les traductions et obtenir des rimes, il fallait changer plein de choses à chaque fois. J'étais assez content du résultat.

Le résultat est en effet assez impressionnant.

Je suis ravi de te l'entendre dire. Je ne savais vraiment pas si mon français était correct. Mes chansons ont souvent des petites équations, c'est assez évident dans le cas d'Eve's Lullabye. Ca l'est moins pour d'autres chansons. Mais ça reste ma méthode.

The Lady of Winter est très surprenante...

Comment ça ?

La différence entre les couplets et le refrain.

Vraiment ? Je ne suis pas sûr de comprendre ! Pour moi, ça tombe sous le sens. C'est parce que la musique change ?

Non, les paroles !

Elles viennent du fait de vivre à Montréal, ce qui est assez brutal en hiver, surtout que cela dure presque huit mois... Montréal est une ville très religieuse aussi. J'ai écrit The Lady of Winter un jour où ça n'allait pas du tout, on devait en être au quatrième mois de l'hiver. Dès que tu sors, l'air qui passe dans ton nez se gèle. Il y a aussi des blagues dans ces chansons, je me moque de moi-même. Mon nom complet est Scott Legrande Chernoff, je l'utilise et je raconte que je chante faux et que je suis trop lent. Je me moque de Molasses et de moi-même pendant le dur hiver...

C'est assez ironique !

Oui, beaucoup de gens m'accusent de n'avoir aucun humour. Je fais donc des choses comme ça pour me convaincre que oui, j'ai un sens de l'humour, je sais sourire. Ecrire ces chansons est une sorte de thérapie quand ça ne va pas fort. Je pense que c'est la même chose avec Godspeed, tout leur travail autour de la notion d'espoir. Une des façons de trouver de l'espoir est d'exprimer tes mauvais moments.

Ca me fait penser à Jim Jarmusch.

Oui, Jarmusch fait des films assez sombres, mais quand Roberto Benigni chante I Scream for Ice Cream dans Down By Law, c'est hilarant ! C'est assez triste en même temps...

"It's a Sad and Beautiful World"...

Oui, c'est ce que j'essaie d'exprimer.

Tu pourrais essayer d'imiter Benigni sur scène.

Oh, je crois que c'est déjà le cas quand je dois parler en français.

Pourquoi ne chantes tu pas en français ?

Je n'ai pas assez confiance en moi. Et depuis que j'habite au Japon, j'ai cette mauvaise habitude de parler français. J'ai appris le français assez tard et je ne suis pas très bon. Maintenant que je suis en France, je parle en japonais aux gens. Mon esprit se dit "ok, je connais deux langues, l'anglais et..." Je parlais à l'ingénieur du son dans un mélange de français et de japonais, c'était assez horrible.

Comment te débrouilles tu pour vivre au Japon et enregistrer à Montréal ?

C'est plutôt agréable d'être en dehors de la "scène". C'est comme appeler notre musique folk ou punk, cela n'a pas beaucoup de sens. Montréal est une ville assez pauvre, j'en avais marre.

Ca a l'air d'être une ville assez "cheap" pourtant...

Oui, c'est pour ça qu'on peut louer ces superbes immeubles près des chemins de fer et y enregistrer des disques (rires).

Et avoir plein de problèmes pendant l'enregistrement ?

Oh putain ! Oui !

Je n'ai pas bien réussi à lire le livret mais ça m'a l'air d'avoir été particulièrement difficile.

C'était une expérience horrible.

On aurait dit que le sort s'acharnait contre toi.

Absolument ! On était vraiment heureux quand on a fini l'album, la chance était contre nous !

Comment as tu réussi à quand même sortir un disque de ces sessions chaotiques ?

La chance nous a laissé un petit cadeau sur la fin.

A propos de sessions d'enregistrements, je suis très impressionné par le nombre de musiciens par morceaux et la façon dont ils sonnent pourtant très calmes et minimalistes, comme sur le dernier titre de Slow Messe avec tous les orgues...

On aime beaucoup explorer l'idée de silence et de musique délicate en effet. On est toujours au bord de l'effondrement. C'est pour cela que je dis qu'on est punk, parce que nous ne sommes pas rigides. Les erreurs sont autorisées. Je suis très satisfait de mettre plus de vingt personnes sur une chanson et en faire quelque chose de très distinct, pas simplement une cacophonie.

Ce n'est pas trop difficile à enregistrer ?

C'est un processus très long. Ca dépend... mais le dernier nous a pris presque un an avec tous les problèmes de studio. Avec autant de gens occupés par d'autres projets comme Shalabi Effect ou Thalia Zedek et Chris Brokaw, Godspeed bien sûr... Et puis une fois que le disque est fini, il faut gérer l'artwork. Si tu as eu du mal à lire les notes de Trouble At Jinx Hotel, c'est parce que j'ai découpé chaque lettre du texte que j'ai collé les unes avec les autres. Ca m'a pris huit mois ! Mais au moins j'ai un contrôle total sur les pochettes.

A propos de Godspeed, ils sont toujours ensemble ?

Godspeed ? Je ne peux pas faire de commentaires là-dessus ! Je crois qu'officiellement ils ne se sont pas séparés. Je n'en suis pas sûr, je vis au Japon ! De ce que je sais, je dirais que ce n'est pas terminé, mais quand referont-ils surface et où, ça, je n'en sais absolument rien.

Tu suis ce qui se passe au Japon ?

Un petit peu. Il y a de très bonnes choses. De très bons groupes expérimentaux, du très bon punk, du bon folk...

Qu'est ce que tu recommanderais ?

Je peux à peine me rappeler du nom de ces groupes évidemment...

J'ai cru que tu parlais japonais !

Heu, oui bon... Mon japonais est aussi poussé que mon français, je peux acheter des cigarettes et une bouteille de vin... J'aime beaucoup Merzbow, il y a aussi Tenniscoats dont j'ignore s'il y a des albums sortis en Europe ou aux Etats-Unis. Il y a ce groupe aussi dont j'oublie toujours le nom, un nom hébreu...

Maher Shalal Hash Baz ?

Oui, c'est ça ! Ils sont fantastiques ! J'ai vu ce type plusieurs fois, on échange souvent des e-mails. Tenniscoats est un projet d'un des membres de ce groupe. Il joue de la guitare, du banjo et du saxophone. Tenniscoats est assez similaire.

Même question que j'ai posé à Thalia Zedek tout à l'heure : arrives-tu à vivre de ta musique ?

Non ! Je suis prof d'anglais au Japon. Je n'aime pas trop les tournées. Celle-ci est agréable parce qu'il n'y a pas trop de monde. Mais comme je disais auparavant, tourner avec un groupe très large coûte beaucoup, autant en argent qu'en temps et c'est assez frustrant. Je ne peux pas gagner ma vie seulement en tant que musicien. Peut-être que si j'étais en tournée continuellement... mais j'y arriverais à peine. Mais ce n'est pas près d'arriver, j'aime trop dormir dans mon lit.

Tu es assez rare en Europe.

C'est notre première tournée en Europe. On est plus un groupe de studio, on a du tourner trois fois aux Etats-Unis. J'aimerai bien le refaire pourtant...

Tu as déjà fait une tournée au Japon ?

Non, jamais.

Je te vois mal acheter vingt et un tickets d'avions !

Rien que deux ! Et les hôtels sont si chers ! A Tokyo, ils pourraient tous dormir dans ma maison qui est grande comme ça (il ouvre à peine les bras) (rires). L'appartement dans lequel on habite n'est pas beaucoup plus grand que le van dans lequel on fait notre tournée.

Qu'as tu pensé de Lost In Translation ?

Je n'ai pas trop aimé le film.

Ce n'est pas le vrai Japon ? Il n'y a pas de bars karaoké ?

(Rires) Il y a certains côtés sur lesquels le film a raison. Mais le film s'appuie un peu trop sur des clichés culturels. Un peu comme si je faisais un film sur Paris où l'on me voit manger une baguette tous les jours.

Comme Amélie Poulain !

Oui, exactement ! Mais au moins elle est jolie, Bill Murray un peu moins...

Scarlett Johanson aussi est assez belle dans Lost In Translation !

C'est vrai. J'ai vu le film juste avant de déménager là-bas. C'était assez intéressant au niveau de l'aspect géographique. Il y a des moments intéressants et d'autres assez drôles, mais je ne pense pas que ce soit le vrai Japon.

Est-ce que le fait de tourner en petit comité pourrait se traduire dans ta musique ?

Oui, je pense que ça pourrait être le cas. Je ne sais pas si c'était dans le livret mais quand on a fait Trouble at Jinx Hotel on pensait qu'il y aurait un groupe beaucoup plus restreint. On pensait qu'on serait trois au maximum. Je pensais aussi répartir les vingt et un membres sur les différents morceaux. Il y a de fortes chances pour que le prochain disque sorte avec un groupe beaucoup plus réduit. J'aimerais en arriver à arrêter de chanter pour que Jennifer s'en occupe toute seule.

Tu en as marre ?

La raison pour laquelle j'ai commencé à chanter dans Molasses, c'est que j'avais des chansons à proposer au monde et si j'étais satisfait de ces chansons, je n'ai jamais été content de ma voix. J'ai toujours eu du mal avec. Jennifer est une bien meilleure chanteuse donc depuis qu'elle est dans Molasses, j'y pense beaucoup.

Le mélange de vos deux voix est pourtant assez joli.

Oui, je pense qu'on s'améliore, on apprend à chanter ensemble.

Est-ce que tu écriras différemment une chanson chantée par Jennifer ?

Non. Quand j'écris les chansons, c'est vraiment pour moi. Si elle décide de la chanter, elle utilise ensuite sa propre interprétation.

La chanson n'est plus ce que tu pensais qu'elle était alors ?

Bien sûr, ça change toujours. C'est comme une peinture, tu ne sais jamais où va t'amener le prochain coup de pinceau...

Tu es un peu le meneur de Molasses ?

Je ne sais pas. Pour l'écriture oui, sans aucun doute. Mon attitude est assez punk dans le sens où chacun peut faire ce qui lui plaît, c'est pour cela qu'il y a beaucoup d'improvisation dans notre musique : les gens essaient de trouver ce qu'ils veulent faire. Pour la composition, c'est le seul domaine où je sois vraiment un fasciste...

Interview réalisée avec Yann B. Photo: Laurent Orseau

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Scott Chernoff (photo: Laurent Orseau)

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