Holy Sons

A la rencontre d'Emil Amos

» Interview

le 16.05.2005 à 06:00 · par Constantin D.

Entretien avec Emil Amos: fondateur de Holy Sons, il est aussi le batteur attitré de Grails.

Tu es batteur dans Grails, qui peut être vu comme un groupe très contemporain, je veux dire qu'on l'a beaucoup comparé à beaucoup de groupes de rock instrumental du moment. Je ne sais pas trop, mais j'ai l'impression que tu es complètement étranger à ces groupes. Ma question est donc : selon toi, comment définir Grails ? Quand je vous ai vus en concert, j'avais été soufflé par ton jeu de batterie, ça avait l'air très marrant et énervé à la fois. Est-ce que jouer de la batterie est une façon d'extérioriser une colère, comme on peut le retrouver dans les groupes de hardcore par exemple?

C'est vrai. Je n'ai jamais entendu les groupes auxquels Grails est constamment comparé. Mon point de vue sur le groupe est que c'est essentiellement un groupe expérimental qui adapte ses expérimentations à des formats de chansons. Je ne pense pas que notre groupe pourrait continuer si nous avions l'impression de capitaliser sur ce genre de post-rock. Nous sommes toujours frustrés par ce ghetto et nous essayons d'emmener le son vers des horizons plus excitants. Je pense que le prochain album atteindra un point où nous aurons un son plus personnel.

Holy Sons est un projet qui a l'air paisible à côté, mais est-ce qu'il n'y a pas là non plus une façon d'extérioriser, par exemple dans Ready to Die où ton chant devient presque un cri ?

C'est vrai aussi, personne ne verra jamais Holy Sons comme un groupe punk mais j'ai tendance à le voir comme ça, étant donné qu'il est fondé sur une absence de règles. Je pense que la façon dont j'ai compris le "comment et pourquoi" du jeu de batteur vient effectivement de cette compréhension initiale de l'esprit punk. La seule raison pour laquelle Holy Sons sonne aussi fatigué est que je suis personnellement fatigué et que ça fait partie du message organique ou de l'esprit "sans manières" qui accompagne pour moi le fait de faire de la musique seul.

Quand tu as commencé à enregistrer en studio, tu n'avais rien de vraiment préparé, est-ce que ça s'applique à la fois aux paroles et à la musique ? Est-ce qu'il y a une part d'improvisation dans les chansons ? Est-ce que tu t'inspires, ou utilises des parties de chansons que tu as déjà créées, quand tu entres en studio à présent ? Et est-ce qu'il y a une influence venue du hip-hop dans le chant ?

Toutes les paroles et les accords de base sont déjà écrits pour ce qui est de la guitare, avant d'entrer en studio - et ensuite toutes les autres parties sont faites à chaud, souvent sur la première prise... - je me fais une première impression de la chanson avec la piste de batterie, qui est une sorte d'interprétation de l'"arrangement" que j'ai imaginé. Et ensuite le reste se met en place là-dessus. J'enregistre toujours quelques vieilles chansons à chaque nouvelle session... je viens d'en faire deux la semaine dernière qui sont vieilles de dix ans et, bien qu'elles soient d'une autre période, elles sont dans le même esprit, je pense. La plupart de tout ce qui est influencé hip-hop n'a jamais été sorti... Un EP limité de Holy Sons doit sortir cette année, il s'appelle My Only Warm Coals et il y a une petite touche hip-hop. C'est en gros basé sur des bonshommes quittant la sécurité de la vie à la maison pour explorer le monde et finalement devenir des samouraïs.

A propos de folk... Holy Sons n'a pas l'air très centré sur la guitare, ce qui est souvent le cas de la musique folk, même dans le neo-folk actuel. Je veux dire que, bien sûr il y a toujours la guitare, mais pour moi les chansons de Holy Sons se caractérisent par leur sophistication, avec toujours plusieurs instruments, des boucles, des effets... Est-ce que tu dirais que ton travail dans Holy Sons est celui d'un bricoleur?

C'est ce qui me fascine dans la musique de Roger Waters. On dirait que les albums de Pink Floyd, de Meddle jusqu'à Animals, ainsi que The Wall, sont de grands mouvements, des expériences cinématiques qui emploient le grandiose dont la musique classique est capable, mais avec des ornements comme des dialogues intercalés etc... Waters est si incroyablement amer, c'est épuisant à écouter parfois. C'est comme un achèvement en soi, "l'homme le plus amer du monde". Quoi qu'il en soit, je suis fortement intoxiqué par la façon dont il utilise le médium de la musique pour pousser à bout une vision misanthrope qui maudit le monde moderne. Moi aussi, j'aimerais exploiter la musique à son plein potentiel pour délivrer des messages, et je crois que c'est une grande partie de l'usage de la production et des effets, afin que chaque partie de la musique transmette le message implicite.

L'enfermement, la paranoïa ou l'échec sont toujours mis en avant quand il s'agit de parler des atmosphères de Holy Sons, mais pour moi c'est manquer un autre point important dans ces chansons : l'humour. Corrige moi si je me trompe, mais une chanson comme Ready to Die peut être entendue de deux façons différentes, l'une qui trouve déprimant d'entendre le chanteur répéter et répéter qu'il est prêt à mourir - une autre peut le voir comme une sorte de blague, utilisant le masque du songwriter déprimé comme une caricature, une évocation ironique et douce des humeurs sombres de la plupart des chanteurs de blues ou de folk - comme, par exemple, dans une chanson sur Staying True to the Ascetic Roots où tu dis "My love was bigger than a big old Cadillac" - pour moi, ce genre de paroles est en même temps une caricature, et un hommage à cette musique et à la culture américaine qu'elle suppose.

Oui, l'humour n'est-il pas essentiel dans tout grand art ? Tu as raison... la signification originelle de Ready to Die est que le chanteur a vu tout ce que le monde peut offrir et qu'il a fini de vivre. Je vois bien comment la plupart des gens vont percevoir ça comme une expression de défaite. Ca devient de plus en plus difficile de faire des choses qui cassent le moule des émotions que les gens attendent que tu vas exprimer... mais je vois ça comme un de mes buts majeurs, exprimer tous mes sentiments et pas seulement les plus vendeurs...

Pendant les années 90, tu n'as rien sorti, tu n'as été en contact avec aucun label, tu essayais autant que possible de rester à distance de l'industrie musicale. Mais en même temps, tu as dis avoir enregistré un millier de chansons pendant cette période. Si tu ne voulais pas les sortir, pourquoi les enregistrer ? Est-ce parce que tu considérais que l'enregistrement et la production, surtout en lo-fi, font partie prenante des chansons? Ecoutais-tu ces chansons que tu enregistrais ? Et dirais-tu que le lo-fi est surtout une façon d'utiliser les machines ?

En fait, je ne sais pas vraiment qui aimerait ce que je faisais à cette époque parce que ce n'était pas vraiment une entité présentable. Ce serait comme sortir des cassettes de sessions de thérapie expérimentale... mais surtout, au centre de l'esprit de Holy Sons, il y a des piliers philosophiques particuliers qui établissent le sol sur lequel la musique est faite. Tu connais sûrement la question "si un arbre tombe dans la forêt et fait un bruit que personne n'entend... comment sait-on s'il fait vraiment du bruit?" eh bien, je suis l'arbre... et je sais que je fais du bruit... je ne me sens pas de demander aux gens de venir et m'observer, pour me dire ensuite "oui, tu as fait du bruit". Ce serait tomber dans l'infinie recherche de l'assentiment de "la foule", que j'essaie d'éviter. Je crois à la "beauté en elle-même."

Je pense que le problème principal avec le lo-fi est que ça n'a pas assez changé le monde de la musique. Robert Pollard a récemment dit que le lo-fi était le dernier mouvement charismatique que nous ayons connu... que c'était le descendant logique du punk. La plupart des gens qui font du folk à présent ont l'air de faire un grand pas en arrière. C'est gênant de se rendre compte qu'il y a presque cinquante ans, les gens faisaient une musique beaucoup plus courageuse, sans concessions et de plus beaux disques... Je ne vois pas pourquoi j'écouterais Iron & Wine quand il y a encore des trucs de Gene Clark qui ont cinquante ans et que je n'ai pas encore écoutés...

Tu as dis ailleurs que tu avais l'impression qu'il manquait quelque chose à la musique actuelle. Qu'est-ce que c'est, à ton avis ? N'y a-t-il aucun groupe contemporain que tu aimes ? Qu'est-ce que tu écoutes?

Quand j'avais onze ou douze ans je me suis retrouvé à écouter la radio, parce que je n'avais pas la permission de sortir. Quand tu es aussi jeune et que ton esprit est une feuille blanche et que la musique peut faire la plus pure impression sur lui, il y a un échange mystique... ça ne m'arrive pas avec la musique actuelle. Un ami à moi me racontait l'histoire d'une expérience sur des rats de laboratoire pour décrire la "nature humaine" et la perte de créativité... en gros, on donne à un rat une tâche à accomplir et ensuite on lui donne à manger en récompense. Mais évidemment, si le rat peut imaginer comment avoir sa récompense sans avoir à accomplir la tâche, s'il peut apprendre à sauter et atteindre la mangeoire pour avoir sa récompense, il n'acceptera plus jamais de faire la tâche à nouveau. De nos jours l'effort d'exploration, la curiosité implicite dans la créativité devient irréaliste, incongru. Trop de gens on vu l'industrie de la musique ou du divertissement se développer à un tel point que la tâche de la créativité elle-même n'est plus la question principale... seule compte la récompense, devenue comme le salut. Et ils ont d'innombrables exemples de "divertisseurs" et de célébrités devant eux qui fournissent un solide fondement à cette vision du monde.

La nouvelle musique... J'ai acheté un nouveau CD aujourd'hui: Improvika par Rick Bishop de Sun City Girls (NDLR: aka Sir Richard Bishop, disque sorti chez Locust en 2004). Il doit être l'un des plus grands guitaristes du monde à présent... mais j'achète en majorité des rééditions des années soixante et soixante-dix et de vieux disques sur Ebay... Je suis un adepte du Japan's Flower Travelin' Band et l'une de mes périodes préférées en musique est le milieu des années soixante quand des musiciens de l'ouest ont commencé à mêler leurs styles aux musiciens du Middle East. Deux grands disques de cette rencontre sont Hard Rock from the Middle East de The Devil's Anvil et Middle Eastern Rock de John Berberian. J'aime beaucoup la vieille country... Buck Owens, Roger Miller and the Sons of the Pioneers. J'écoute beaucoup de trucs allemands comme Amon Düül, Xhol Caravan et Can et j'aime encore beaucoup le hardcore des années 80... Je viens de découvrir les Wipers... mais en majorité, ce sont des vieux trucs...

Que peux-tu dire sur les disques à venir ? Par exemple, la compilation en hommage à Bread sur Badman Recording Co. D'ailleurs, est-ce ta première apparition sur une compilation ?

Le truc sur Bread... J'ai toujours eu l'impression qu'il y avait quelque chose de miteux dans l'easy listening. Beaucoup plus de gens se sont flingués en écoutant les Eagles qu'il n'y en aura pour simplement écouter Holy Sons ou Grails. Non, j'ai été sur trop de compilations d'une sorte ou d'une autre et elles avaient toutes l'air particulièrement inutiles... mais Bread a joué un rôle dans ma vie. Sur l'album Staying True to the Ascetic Roots, il y a un moment au milieu de Overhead There's Unity où les instruments s'évanouissent, laissent la place à une ligne de basse... Je travaillais dans une maison pour sans-abris et un jour, alors que j'étais en train de mixer l'album, j'écoutais cette partie sur des enceintes, à mon bureau, vérifiant les niveaux. Et à trois mètres de mon bureau, il y avait ce type cuvant, transpirant, à moitié endormi sur son lit de camp. Quand cette ligne de basse a démarré, il s'est assis sur son lit et a dit tout haut : "David Gates, 1970" et s'est rallongé... il avait entendu que cette ligne de basse était similaire à la mélodie de Make it With You de Bread. Je n'y avais pas du tout pensé mais j'avais beaucoup écouté ce disque à cette époque... c'était si bizarre.

Et l'album Decline of the West sur Film Guerrero ?

Decline of the West a été modifié au moins quinze fois. Ca a commencé comme un disque conceptuel misanthropique... I Want to Live a Peaceful Life m'a mis en position de devenir juste un autre songwriter sentimental, mais je n'ai jamais été là pour pacifier ou apaiser qui que ce soit... Alors Decline of the west est différent, il brasse différents genres et il est un peu plus rapide. Le temps passant, ce qui a commencé comme un EP est devenu de plus en plus long jusqu'à ce que je supprime tout ce qui n'était pas les meilleures chansons de chaque période que j'ai traversé ces trois dernières années. Pendant ce temps, j'ai enregistré un autre LP au Type Foundry Studio qui est plus un album conceptuel.

Est-ce que Kris Kristofferson est le symbole d'une vie pacifique (dans la pochette de l'album I Want to Live a Peaceful Life, il y a une photo avec une image de Kris Kristofferson posée sur un clavier) ?

Quand j'ai eu 25 ans, j'étais en Floride avec de la famille et j'ai demandé à chacun ce qu'ils faisaient quand ils avaient 25 ans. Ma tante a raconté qu'elle avait organisé une grande fête à laquelle s'est retrouvé Kris Kristofferson... à la base, elle était tellement excitée qu'elle a essayé de flirter avec lui, mais il ne pouvait même pas parler tellement il était bourré. Donc, non, il n'est peut-être pas une bonne image d'une vie pacifique... Sa photo s'est simplement trouvée là sur l'orgue chez moi quand on a fait le collage. Mais la chanson To Beat the Devil sur son premier album a les meilleures paroles d'outsider que j'ai jamais entendues.

Retour haut de page

Emil Amos

» Accès Archives

Copyright © 2004-2013 Millefeuille, toute copie intégrale ou partielle est soumise à autorisation. Contacts. En continu.