John Vanderslice

Cinq ans

» Interview

le 07.01.2006 à 18:00 · par Jean-Yves B.

John Vanderslice vient de finir un set d'une demi-heure à la Laiterie de Strasbourg, sous les applaudissements polis des fans de la tête d'affiche Nada Surf. Ce prolifique et passionnant songwriter américain est pratiquement inconnu en Europe puisque ses disques (cinq albums depuis 2000) n'y sont pas distribués, chose qui est en train de changer avec la parution récente d'une compilation (Five Years) et la sortie européenne au printemps du très bon Pixel Revolt, le successeur de Cellar Door, l'un des meilleurs disques de 2004 (voir chronique). Il nous accueille comme si nous étions de vieux amis pour un entretien fleuve dans les loges, pendant le concert de Nada Surf, sous l'oeil de son batteur et compagnon de tournée Dave Douglas. John ne fait rien pour démentir sa flatteuse réputation : enthousiaste, prévenant, passionné, il continuera à nous parler bien après que notre dictaphone ait abandonné l'affaire. Il est question ici de tournées en Europe, de Mountain Goats, de concept-albums, d'actrices hollywoodiennes, de David Berman, de Hair, d'Ingmar Bergman, de politique étrangère américaine, de Coleridge, de Jason Molina, de Bob Dylan, des limitations en art. Entre autres.

C'est ta première tournée européenne. Tu joues probablement face à des gens qui ne connaissent pas ta musique du tout ou qui n'ont jamais entendu ton nom avant. Ca se passe bien? C'est un succès jusqu'ici, tu arrives à te faire connaître, à vendre des disques?

C'est un peu excitant de jouer devant des gens qui ne te connaissent pas.

Parce que tu n'es pas habitué?

Oui, et aussi, on n'attend rien de toi, tu sais? Il y a cette idée qu'on part vraiment de zéro, on est en train de faire le plein, en quelque sorte. C'est plus dur quand on attend beaucoup de ta part. Quand tu n'arrêtes pas de tourner aux Etats-Unis, inlassablement, et que les gens commencent à faire des comptes, à regarder les tendances, les graphiques, les ventes, tout ça... Ca devient un peu ennuyeux. Ici, c'est plus une découverte. Et jusqu'à présent, le public a été plus généreux que je ne m'y attendais, à vrai dire. Si nous faisions cette tournée aux Etats-Unis, je ne pense pas que nous aurions un aussi bon retour. Peut-être que le public européen est... peut-être que parce qu'on vient des Etats-Unis, on est un petit peu différents, les réactions sont plus généreuses, je dirais. Et en Grande-Bretagne, ça s'est particulièrement bien passé ! Des groupes américains m'avaient prévenu que les publics britanniques pouvaient être inattentifs. On a eu cinq bons concerts d'affilée là-bas. Et finalement on a joué notre meilleur concert de là-bas à Londres, c'était super.

Est-ce que Matthew (de Nada Surf) vient vous présenter au public chaque soir?

Oui, il nous a présenté tous les soirs, sauf pour un ou deux concerts, et ils viennent juste de commencer à jouer avec nous récemment (NDR : Matthew chante sur White Plains et Ira joue de la basse sur Time Travel Is Lonely). Mais on a joué à Paris hier soir, et il y avait quelque chose comme 1450 personnes, et j'avais très peur, j'étais très nerveux. Pour la première fois de la tournée, je me suis dit "je suis complètement dépassé, c'est trop". Il y a trop de gens qui n'ont aucune idée de qui je suis.

C'était le plus gros concert, plus gros que Londres?

Oui, c'était plus gros. Je crois que Londres, c'était peut-être 800 personnes, quelque chose du genre. (Il demande à Dave Douglas) 700 personnes. Je dirais que cette tournée a sans aucun doute dépassé mes attentes. Pour nous, c'est vraiment comme un entraînement pour essayer de voir comment on pourra tourner ici de nouveau. On reviendra au printemps. Je sais que c'est difficile. Aux Etats-Unis, ça m'a pris trois ou quatre ans de tournées pour trouver mon public, tu sais? Donc, dans mon esprit, c'est cinq ans. Je me dis, bien, on va faire ça pendant cinq ans jusqu'à ce qu'on se soit constitué un public. En général on est un quartette. Mais Peter (NDLR : Hughes, des Mountain Goats) a complètement préféré la formation en duo. Il a vraiment accroché. On joue à quatre avec un claviériste, un bassiste et des harmonies vocales, c'est différent.

Quand tu reviendras en Europe, vous serez en tête d'affiche?

Non, probablement pas. Je ne pense pas que nous soyions assez gros pour faire ça. Donc on verra comment les choses se passent. On essaye de faire la première partie d'un autre groupe au printemps.

Les Mountain Goats, peut-être?

Tu sais, il est vraiment incorrigible, pour ce qui est de l'Europe.. On a vu Peter, le bassiste des Mountain Goats, hier soir à Paris. Il est venu au concert. Et je parlais à Peter, je lui ai dit ce que j'avais dit à John : "Pourquoi vous ne tournez pas en Europe?" Ils sont sur 4AD, qui est un label assez important en Europe !

Et il m'a dit qu'il allait venir en Europe ! Il ment ! (rires)

Je ne dirais pas qu'il ment, mais je dirais que c'est presque du mensonge (rires). JD a une vraie vie chez lui. Il a une femme. Des gens comme ça ne ressentent pas nécessairement le besoin de partir en tournée tout le temps. J'aime bien être en tournée tout le temps. Je me sens bien grâce à ça. C'est comme si je travaillais, c'est mon travail. Donc JD trouve une excuse pour ne pas partir, et moi je cherche des excuses pour partir. Mais la vraie raison pour laquelle ils ne viennent pas en Europe, c'est qu'ils n'ont pas vraiment trouvé un moyen de gagner autant d'argent qu'aux Etats-Unis. C'est très difficile pour les groupes américains de venir ici et de gagner de l'argent. Et aux Etats-Unis, c'est relativement facile de le faire même si tu as un petit nombre de fans.

En ce moment, tu t'en sors financièrement?

Ca va mieux maintenant, c'est sûr. L'autre truc, c'est qu'on fait probablement la majeure partie de nos profits sur les ventes de CD et de t-shirts aux concerts, et que quand on arrive en Europe c'est très différent, parce qu'on paye des taxes et qu'on paye le transport des t-shirts et de tous les autres trucs. Ca devient beaucoup plus compliqué, tu vois? On essaye de s'arranger. On découvre juste comment se sortir de tout ça.

Et c'est la première fois que tu viens en Europe?

Non, je suis allé à la fac à Londres pendant un semestre. Donc j'ai voyagé en Europe, peut-être pendant un mois. Donc je suis allé dans la plupart des pays, en Scandinavie, en Espagne, beaucoup en Italie et en France. Et il y a deux ans je suis allé en Italie avec ma copine pendant dix jours et c'était un voyage génial. Sienne, Florence, Rome... incroyable. Et puis une fois je suis allé à Paris tout seul. Mais je n'ai pas visité beaucoup de pays en Europe. Je n'ai jamais été en Hongrie ou en République Tchèque, ou en Slovénie (rires). Ou en Ouzbékistan...

Comment ça se fait que tu ne fasses pas toute la tournée avec Nada Surf, en fait?

Parce qu'on en a été éjectés (rires). Ce qui s'est vraiment passé, c'est qu'il y avait une autre personne qu'ils voulaient aider, Howie Beck, qui est un ami à eux à New York. Donc ils ont décidé de partager la poire en deux. Mais on adorerait être sur la tournée entière. Je les ai presque suppliés, vraiment. Je ne suis pas très fier.

Tu sors une compilation aujourd'hui, qui s'appelle Five Years. C'est toi qui as décidé du choix des chansons ou de la sortie de la compilation, ou bien ce n'est pas toi du tout?

Ce n'était pas mon idée, et je n'aime pas du tout ce genre de choses. Je n'aime pas les compilations. J'aime bien les albums, j'aime bien les albums en tant que tels. Je n'aime pas tout ce qui n'est pas un simple album qui tient debout tout seul. Je n'aime pas les versions différentes des albums ou les démos. Tout ce qui tranche dans la pureté de l'idée d'avoir douze ou quatorze chansons ensemble. J'ai respecté leur décision de faire ça, en gros pour me présenter en Europe. Donc je les ai laissés choisir les chansons. Il y en a une ou deux pour lesquelles j'ai dit non, parce que je ne voulais pas qu'elles y soient.

Lesquelles?

Je ne me souviens pas. Pas parce que je ne les aime pas, mais parce que je ne pense pas qu'elles étaient représentatives de... elles semblaient trop bizarres, elles n'allaient pas bien avec le reste, parce qu'elles étaient plutôt pop. Mais, bon... Je leur ai dit de mettre mes photos dans le livret (rires). Je pense qu'ils l'ont fait pour faire des économies, parce que je ne leur fais pas payer de droits d'auteur.

J'ai posé la même question à John Darnielle il y a quelques mois – tu as fait quelques albums qui ont été décrits comme des concept-albums, comme Time Travel Is Lonely, et je voulais savoir si ça veut dire quelque chose pour toi, si tu peux me dire ce que c'est qu'un concept-album.

Ben, c'est une notion très vague. Je pense que l'important, c'est qu'il y ait une idée dominante, un récit ou une raison pour l'existence des chansons. Dans le cas de Time Travel Is Lonely, c'était toutes des textes écrits par mon frère qui devenait fou. Donc c'est une sorte d'hommage à mon frère.

Ton frère fictionnel.

Oui, exactement, mon frère fictionnel, en Antarctique (rires). Donc le concept du disque, c'est que j'essaye de préserver la santé mentale de mon frère en utilisant sa production de manière concrète pour faire un album. C'était un truc inventé, faux, mais ça m'a aidé à écrire et à structurer l'album. Je veux dire, Life And Death Of An American Fourtracker est beaucoup plus un concept-album. Ce sont des chansons sur une seule personne. Mais ces disques n'ont pas du tout la cohésion de vrais concepts-albums comme The Wall de Pink Floyd, ou Quadrophenia, ou vraiment chaque chanson a une fonction particulière dans le récit. Ou même un album des Kinks comme Arthur. Donc c'est plus du genre de Village Green, qui est une sorte de concept album des Kinks, sur la vieille Angleterre qui est en train de mourir. Tu sais, "on the quiet village green". Je pense que les concepts peuvent être une sorte de paravent (rires).

Je voulais savoir ce que tu penses de choses comme les deux derniers Fiery Furnaces...

Je ne les connais pas ! Je connais le groupe, je connais Eleanor par Britt Daniel. Elle a dormi chez moi une fois. J'ai seulement leur premier album, que j'aime bien, mais je n'ai ni Blueberry Boat ni celui avec la grand-mère.

Et ils sont assez différents du premier.

Ils sont différents? Est-ce que Blueberry Boat est vraiment bien? Je devrais l'acheter?

Oui, je le trouve excellent. Je voulais te poser la question parce que toutes chansons ont de la narration a un degré plus ou moins élevé, de façon plus ou moins linéaire. Leurs albums sont vraiment des histoires, et le dernier est une histoire suivie.

Sur la grand-mère, c'est ça? Cool. Oui, il a eu quelques unes des pires critiques que j'aie jamais lues aux Etats-Unis. Incroyable. Mais ça me donne envie de l'acheter (rires). Ca m'intéresse. Parce que ça peut vouloir dire qu'il est bien. J'aime beaucoup Eleanor. Elle m'a envoyé une démo une fois, des Fiery Furnaces, elle m'a dit "hé, tu peux faire passer ça?" et j'ai eu un peu de peine pour elle, je me suis dit "pauvre Eleanor", tout ça, et maintenant elle vend cinq fois plus d'albums que moi (rires). Donc je suppose que je n'ai pas besoin de me faire du souci pour Eleanor.

Tu peux me parler de la référence à Joan Crawford dans la première chanson du nouvel album? Comment as-tu eu l'idée de l'intégrer à la chanson?

Je m'intéresse beaucoup aux starlettes hollywoodiennes en général. Toutes. Et la culture du système des studios, ces starlettes qui devaient se taper de jouer dans quarante films et qui étaient relâchées après. Et il n'y a vraiment aucun moyen pour elles de préserver leur santé mentale. Ca aurait pu être Katherine Hepburn, ça aurait pu être plein d'actrices différentes. Bette Davis...

Donc tu as choisi Joan Crawford parce que ça sonnait mieux?

On peut le scander, tu vois (il chante : "Joan Crawford..."). Comme "Look at you Joe Dimaggio, our nation turns its lonely eyes to you..." Les gens pensaient vraiment que ça signifiait quelque chose... Tu sais, Joe Dimaggio, en fait c'était un connard fini, pas de quoi être sentimental (rires). Mais j'aime beaucoup Joan Crawford, j'aime bien tous ces vieux films. J'ai vu quelques films avec Joan Crawford où elle a 20, 21 ans, elle vient d'être découverte et elle a été jetée dans tous ces films. Tu peux la voir changer, au début elle est comme un petit animal effrayé par la lumière des projecteurs, une actrice de série B, puis elle devient une vraie personne, une vraie présence. Elle déchire, elle est incroyable. Quand elle a été sur la pente descendante, non seulement elle a eu des critiques horribles, mais en plus, comme la plupart des gens créatifs, elle avait des problèmes mentaux sous-jacents. Et ces problèmes peuvent être exacerbés et définir la fin de la vie de gens comme ça. Elle était submergée par tous ces trucs. Elle a perdu la boule vers la fin de sa vie, elle est devenue cinglée. Prends Gary Busey ou Marlon Brando... les acteurs en particulier, pour une raison ou une autre, sont particulièrement vulnérables, tu sais?

Tu connaissais David Berman en personne avant de lui demander de donner un titre à deux chansons de ton nouvel album?

Ben... pendant cinq ans je suis sorti avec une fille qui s'appelle Terri Olson et Terri était obsédée par les Silver Jews.

C'est une bonne obsession.

Oui. J'étais obsédé par elle, et je savais que si je me liais d'amitié avec David Berman... (rires) Je suis complètement sérieux ! Et j'ai dit à Terri que j'allais faire ça, d'ailleurs. Je savais qu'il y aurait plus de chances pour qu'elle m'aime et qu'elle fasse attention à moi et qu'elle soit fière de moi. Donc j'ai récupéré son adresse e-mail par un ami qui venait de l'interviewer, et je lui ai envoyé un mail. Je ne me rappelle plus ce que j'ai dit, mais il m'a répondu, il m'a dit "J'aime bien ton attitude" (rires). Il m'a dit, "envoie-moi un disque". Putain, c'était très drôle. Donc je lui ai envoyé, euh, Fourtracker, et il m'a renvoyé un mail en me disant "C'est super". Je n'y croyais pas, je pensais qu'il se foutait de ma gueule. J'étais en tournée avec les Mountain Goats à l'époque. On jouait à Nashville, et j'ai envoyé un e-mail à Berman pour lui demander s'il voulait être sur la guest list et il m'a répondu "oui, mets moi et Cassie" et j'ai pensé qu'il ne viendrait jamais. Mais il est venu au concert. Et il était vraiment présent et très gentil, on a parlé et il me parlait de tournées, des quelques concerts qu'il avait faits avec les Silver Jews, de son besoin d'être sur scène avec Malkmus parce que Malkmus avait un ego aussi gros que lui. Et il me racontait tous ces trucs marrants, et il devenait progressivement bourré, drôle et étrange (pause) Oups, c'est enregistré, j'avais complètement oublié (rires). Je ne veux pas qu'on ait l'impression que c'est un type que j'ai rencontré et que j'aime bien... Alors... (pause) Tu sais, enlève la partie où je raconte qu'il apprécie ce que je fais, parce que c'est prétentieux (rires).

C'est trop tard !

Je sais, c'est trop tard. Si j'entendais quelqu'un d'autre dire ça je penserais qu'il est imbu de lui-même. Et après il a demandé Eyes Without A Face pendant le concert. Et plus tard j'ai découvert que c'était tout à fait David Berman, tu sais, Eyes Without A Face (rires).

Vous l'avez jouée?

Non, qui serait capable de jouer ça? Un génie pourrait faire ça. Et donc il est rentré et je l'ai invité aux concerts suivants. Il est venu à ce concert où on a fait la première partie de Pedro The Lion au Exit-In à Nashville. Il est venu à un autre concert qu'on a fait à Nashville avec Beulah. Donc pendant tout ce temps, j'ai commencé à le connaître un petit peu. En fait, il m'a amené des photos vraiment marrantes qu'il avait trouvé dans une espèce de brocante à laquelle il était allé. C'était des vieilles photos de lutteurs. Dans les années 50, la lutte pouvait être une grande couverture pour la pornographie homosexuelle. Du porno soft. Donc il y avait tous ces lutteurs qui avaient des valets et des servants masculins, qui avaient du vernis à ongles... c'était hilarant. Et je lui ai envoyé des chansons du nouvel album, Pixel Revolt, et il a été assez sympa pour me rendre service à bien des niveaux. On voulait qu'il nous donne un titre pour l'album, parce que je ne trouvais pas de titre.

Donc il a fait plus que trouver le titre de ces deux chansons?

Oui, il a envoyé quelque chose comme cinquante idées de noms. Elles étaient bien, elles étaient toutes bien, toutes séduisantes. Il y en avait une, c'était San Francisco B.C., tu sais, "Before Christ", j'ai trouvé que c'était génial (rires). Ensuite, je lui ai demandé de donner un titre à quelques chansons, et il m'a donné des titres, et ça a marché. Et il a aussi donné son titre à Exodus Damage, mais ça vient juste d'un de ses textes.

Oui, Black and Brown Blues. Comment as-tu eu l'idée d'écrire le User's Guide for Pixel Revolt ?

J'ai grandi avec Hair, tu vois, la pièce de Broadway de 1967-68. C'est un truc très intéressant, psychédélique, musical, très pop, style Tin Pan Alley. Je pensais que c'était assez progressiste pour Broadway à l'époque. Et la B.O., qui est un bon disque, je trouve que c'est un disque qui tient bien la route tout seul, avait des notes de pochette, avec juste une ou deux phrases sur le sens de chaque chanson. Quelquefois les notes rendaient le thème de la chanson plus obscur et quelquefois ça l'éclaircissait, je ne l'aurais pas trouvé tout seul, ou bien ça clarifiait certaines choses dans la chanson, ou ça expliquait sa place dans le récit, parce que je n'avais pas vu la pièce, donc j'ai pensé que ça serait bien de donner quelques informations sur le sujet des chansons et sur les liens entre les chansons. C'est mieux de donner un peu trop d'informations et de laisser les gens s'en débrouiller eux-mêmes. Et aussi pour clarifier des choses que je voulais que les gens comprennent. Par exemple, je voulais que les gens comprennent que Exodus Damage parle du mouvement des milices et que ce n'est pas nécessairement une chanson d'amour bien qu'elle soit présentée comme une chanson d'amour. Ou que Peacocks In The Video Rain est une chanson sur les façons dont la solitude se transforme et dont le désir sexuel trouve son expression dans le fanatisme ou dans autre chose. Il y a une ou deux chansons pour lesquelles j'avais peur que si je ne disais pas quelque chose, elles ne passeraient pas bien...

Les gens les prendraient mal.

Oui, peut-être qu'ils les prendraient mal. Et ce n'est pas grave, les gens tirent ce qu'ils veulent des chansons. Ca ne m'empêche pas de dormir la nuit. Je pensais que c'était dans mon intérêt de rendre ça disponible, au moins. Et apparemment ça a marché. Je suis vraiment surpris du nombre de gens qui l'ont lu, et je suis vraiment surpris du nombre d'e-mails que j'ai reçus à ce sujet.

C'était voulu de le mettre seulement sur ton site et pas dans le livret du disque?

Oui. Oui, je voulais que ce soit quelque chose qu'on doive aller voir, quelque chose qu'on doive trouver. Ca a été aussi envoyé avec les dossiers de presse. Parce que tu sais, le disque de Travis Morrison (rires) était sorti chez Barsuk... J'adore Travis, je l'adore. J'ai chanté sur ce disque, il a été fait à mon studio, je suis très fier de ce disque...

C'est le disque qui a été noté 0.0. sur Pitchfork.

Oui, il a eu 0.0 sur Pitchfork. La punition la plus cruelle et brutale que j'aie jamais vue (rires). C'est un album intéressant, profond ! Et j'ai parlé à Travis après ça, et Travis me disait "Tu sais, j'aurais vraiment du écrire quelque chose". Les gens ont leur manière de rentrer dans le disque. Et on rigolait à cause de ça, et j'ai dit "tu sais quoi, je vais faire ça pour mon prochain disque". Donc c'est l'idée de Travis, je suppose. Et Hair.

Tu as écrit des chansons qui parlent clairement de certains films, comme Mulholland Drive ou Requiem For A Dream. Mais sur Cellar Door, il y a une chanson qui s'appelle Wild Strawberries (Les Fraises Sauvages) qui ne me semble pas avoir beaucoup de rapport avec le film de Bergman d'où elle tire son titre...

Non, elle n'a pas de rapport. C'est juste que j'adore Bergman. J'ai juste pris le titre (rires). Pour Pixel Revolt, j'ai échangé des mails avec Berman pour avoir des titres. Pour celui-là, je regardais dans mon... catalogue de Jandus Films. Jandus est un distributeur européen pour l'Amérique de tous les films de Kurosawa, Godard, Bresson, tous les trucs avec lesquels j'ai grandi. Et pour moi, Bergman était le plus grand. A la fac, j'ai suivi un cours sur Bergman. On a regardé quarante films en cours, c'était le meilleur cours que j'ai jamais eu. Donc je suis devenu totalement obsédé par Bergman et j'ai pensé, tant que j'y suis, l'album entier a l'air d'être une lettre d'amour au cinéma, il va falloir que je fasse un hommage à Ingmar Bergman, non? Mais pour le récit, il n'y a pas le moindre lien. Je pense que ça serait assez dur d'écrire une chanson sur Les Fraises Sauvages, le film.

Les Fraises Sauvages, c'est ton film préféré de Bergman , ou alors c'est juste le titre qui sonnait le mieux?

Hmm, c'est juste le titre. Je dirais, de cette période... il y a un film qu'il a fait trois ou quatre films plus tard qui s'appelle La Honte.

Ah oui, j'adore La Honte.

Et le film suivant, Une Passion. Tu as vu celui-là?

Non, je ne l'ai pas vu.

OK, vas-y tout de suite (rires). Il l'a fait dans la même île que La Honte, cette île dans laquelle il vivait à l'époque, et c'est exactement les mêmes acteurs. C'est un peu l'envers de La Honte. Ca parle d'un homme solitaire qui vit sur une île. Il a emménagé sur l'île, il reste tout seul, et quelques mois plus tard il commence à y avoir des massacres de moutons. C'est une petite île, il y a quelques centaines de gens qui y vivent. Et ils sont horriblement déchiquetés, c'est évident que quelqu'un de psychotique fait ça. Toute l'île finit par le montrer du doigt. Je ne me rappelle plus exactement... en gros, il s'agit de trouver qui a tué les moutons. Et à la fin, ce n'est pas du tout clair, on ne connaît pas le coupable. C'est fascinant, c'est un film génial. Donc il marche avec La Honte, mais il est en noir et blanc, et il est beau. C'est un film esthétiquement très beau. Il y a un film plus tardif qui s'appelle De la vie des marionnettes que j'aime beaucoup, il a été fait en 1976, je crois. C'en est un autre que tu devrais voir. Tous les trucs du début, toutes les comédies, il est incroyable, il y a tant de bons films...

Beaucoup de tes chansons ont des sujets plutôt durs, comme les crimes de guerre, la pornographie enfantine ou la violence en général...

C'est pas dur, ça ! (rires) Je ne vois pas de quoi tu parles ! C'est de la bibine ! (rires)

... et elles ont souvent recours à des narrateurs. Est-ce qu'il y a une chanson que tu as écrit où tu ne peux pas du tout t'identifier au narrateur qui parle?

Oh. Où je ne peux pas m'identifier? C'est dur, parce que je dirais que même dans les chansons les plus tordues, j'ai toujours un peu de sympathie envers le narrateur. Surtout les chansons politiques, laisse moi réfléchir deux secondes... Hmm... C'est vraiment... C'est une super question. Wow, c'est vraiment une bonne question... Ah oui, Up Above The Sea. Je dirais que je ne me reconnais pas dans cette peur et ce genre d'anxiété, où...

Tu as dit que c'était une chanson sur Saddam Hussein.

Oui, c'est sur Saddam, c'est sur l'administration Bush surveillant Saddam Hussein. Je ne voulais pas que les gens voient ça comme ça. Je ne voulais pas que les gens la perçoivent comme une métaphore guerrière, mais c'est à ça que je pensais quand je l'ai écrite. Mais aussi... tu connais, le Chant du vieux marin, le poème de Coleridge sur l'albatros? (A Dave Douglas) Tu connais ce poème?

(Dave Douglas) Seulement grâce à Iron Maiden.

Ah oui, carrément.

(Dave Douglas) Je rigole (rires)

Mais c'est ce que j'essayais de faire, ce que Iron Maiden a fait (rires). Mettre ça dans une chanson rock. Dans cette chanson, en gros, ils font cette chose qui est très superstitieuse par nature. Je pense que la musique, et tout ce qui est artistique, avec les voyages, toutes ces choses mises ensemble... Ton existence est si ténue, si exposée aux éléments, au destin, que tu deviens un peu bizarre, un peu fou. Tu as entendu, j'ai dit à Matthew au moment où il quittait la loge "Have a killer show". On n'est pas censé dire ça. On est censé dire "Break a leg" ou... On n'est même pas censé dire "Have a good show" à un musicien. On n'est pas censé dire le nom de la pièce à un acteur dans une pièce. Il paraît que ça rend les acteurs vraiment fous. Mais Darnielle, pour revenir à Darnielle, il n'aime vraiment pas entendre "Have a good show". Sérieusement.

Pourquoi pas?

Parce qu'il y a une tradition de longue date qui dit que ça porte malchance, tu sais (rires). Donc, dans le Chant du vieux marin, ils voient l'albatros et ils pensent que ça a à voir avec le mauvais temps. Donc ils tuent l'albatros et après ça se passe très mal. Et j'ai trouvé ça tellement fascinant. Et je pensais ça à propos de Saddam Hussein. On va virer ce type, et on va déstabiliser l'Irak complètement (je faisais partie du million de personnes qui disait ça) et ça va devenir un endroit catastrophiquement bordélique... Ca va être une guerre infaisable pour nous. Donc je voulais écrire une chanson qui n'était pas encore une autre chanson sur la guerre. Les paraboles sont importantes pour moi parce que je ne veux pas répéter constamment la même chose encore et encore. Et en général, je m'intéresse seulement à deux ou trois choses.

Tu dois trouver des manières différentes d'en parler.

Oui. Alors le narrateur qui est superstitieux et paranoïaque dans Up Above The Sea, je ne me reconnais pas en lui. Mais je le reconnais chez d'autres gens.

C'est vraiment une remarque pour pinailler, mais tu as dit que le titre de la chanson Farewell Transmission sur le nouvel album est tiré de la chanson de Magnolia Electric Co., Long Dark Blues. Tu savais que la chanson s'appelle en fait aussi Farewell Transmission (la version non-démo)?

Oh, non (rires). C'est une bonne question ! La version démo de cet album, elle m'a tellement plus touché que l'album. L'album est bien, l'album est pas mal. Mais j'avais cette obsession et c'est probablement pourquoi je ne sais pas ça, je suis embêté... Je devrais avoir du respect pour Molina et compagnie, parce qu'il est un génie absolu. Pour moi, il a été la plus grande découverte des deux dernières années, pour ce qui est des textes. La version démo de cet album a été mon album préféré de l'année entière. Elle m'a sidéré. Je passais mon temps à en parler. L'album lui-même – la voix n'est pas mixée assez haut, je ne serais pas capable de déchiffrer les mots. Là, c'est juste lui qui respire et qui chante, et ce jeu minimaliste, beau. C'est marrant parce que j'ai eu les deux quand je l'ai acheté et j'ai accroché aux démos, pas à l'album. Ce n'est pas que je ne l'aimais pas, c'est simplement que j'étais obsédé par l'autre version. Donc oui, il faut que je change ça sur le site. Merci. Ce n'est pas une question idiote, c'est une bonne question !

C'est quoi, un "Trance manual"?

A un niveau, c'est le Coran. Je chantais sur l'Islam, sur n'importe quel livre dogmatique, doctrinal, tu sais, la Bible ou n'importe quels versets prescriptifs. Dans la chanson, ça parle de nous qui essayons d'amener la démocratie en Irak, et la métaphore pour la démocratie est une prostituée (rires), qui porte du rouge à lèvres bon marché et qui a les cheveux décolorés, et qui est totalement aux antipodes des moudjahiddins et de leurs kalashnikovs. En d'autres termes, tu sais que cette prostituée n'aura pas l'occasion de marcher librement dans son pays. J'ai des sentiments mitigés sur la démocratie en général. Je préférerais vivre dans un état démocratique progressiste, mais je ne vois pas l'intérêt d'imposer la démocratie aux gens par les baïonnettes alors que ça pourrait n'avoir aucun sens compte tenu de leur religion, de leur culture ou de leur histoire. La constitution irakienne est remplie de trucs... si les gens aux Etats-Unis les apprenaient, ils seraient très horrifiés. On les a aidés à écrire cette constitution, tu sais. Dans la constitution irakienne, qui est censée être un document qui protège les droits de l'homme, il est dit : "Aucun Juif ne peut siéger au Parlement" (rires). C'est rempli de trucs extrémistes, fous, talibanesques. On a affaire à qui? C'est une partie différente du pays (sic), il n'y a pas une tradition de 2000 ans de société démocratique ouverte. C'est totalement différent.

Tu as vu No Direction Home, le film de Scorsese sur Dylan?

Oui, tout à fait. Super, je l'adore. Tu as pensé la même chose?

Bien sûr, oui.

Je l'aime beaucoup. Il y a beaucoup de choses qu'ils avaient dont j'étais surpris que ça soit resté dans les archives si longtemps, les gens ne l'avaient pas vu. Personne ne l'avait rendu disponible. Beaucoup de séquences des débuts m'ont vraiment intéressé. J'ai trouvé ça génial. Ces séquences avec Joan Baez m'ont un peu marqué. C'était le truc le plus intense. Ca m'a vraiment intéressé de voir comment elle l'a poussé, jeté sous les projecteurs. Elle le poussait à être plus politique. Et de le voir se montrer si tôt avec une guitare acoustique, c'est très intéressant.

Ma question a un rapport avec le film. Il y a cette scène dedans où Dylan est en train de répondre à des journalistes qui lui demandent en gros pourquoi il a arrêté d'écrire des protest songs et il se contente de sourire et répond quelque chose comme...

"Toutes mes chansons sont des protest..." (rires)

Absolument, oui. "Tout ce que je fais, c'est protester" ! Et je me demandais si à ton niveau tu as pu désorienter des gens parce que tu écris beaucoup de chansons politiques, des chansons avec des sujets politiques, mais je ne pense pas qu'aucune d'elles soient vraiment des protest songs au sens original du terme, comme celles du début des années 60. Par exemple si on me demande à quoi ressemble ta musique, je vais dire, mettons, «Il a beaucoup de chansons sur la guerre», mon interlocuteur va automatiquement penser que tu es une espèce de protest singer. Qu'est-ce que tu penses de ça?

Pour moi, le truc a été d'écrire des chansons sur l'Irak, l'Afghanistan et le gouvernement américain et en faire en gros des récits et pas des textes prescriptifs... Le problème, c'est que bien sûr je suis contre la guerre. Ce qui serait intéressant, c'est que je sois pour la guerre. Voilà qui serait séduisant (rires). Tu ne vas pas trouver un chanteur qui va se lever pour défendre ça... ça, ça m'intéresserait vraiment. Je préférerais entendre ce genre de trucs, juste pour la nouveauté. Donc pour moi c'est : évidemment je suis anti-guerre, donc qu'est ce que j'en fais maintenant? Ce qui semble un peu plus osé et un peu plus risqué, c'est d'essayer de trouver de la compassion dans la guerre, d'essayer de trouver des scénari qui montrent une facette différente de l'horreur. Comme dans Plymouth Rock, où tu as cette jeune recrue. Il est là pour tuer des gens. Il est impatient. C'est un rite de passage pour lui et il a accepté la raison de la guerre et sa philosophie sans réserve. Ca, et en plus, il y a un clin d'oeil au massacre des Indiens par les Américains – il imite un Shawnee Brave. Donc initialement, comment peux-tu éprouver de la compassion pour ce type? Mais il descend de l'hélicoptère et reçoit une balle dans le cou. Et alors qu'il est allongé, mourant, comment tu ne peux pas ressentir le fait qu'il doit y avoir des milliers de gens comme ça qui sont jeunes et complètement endoctrinés dans ce truc macho... C'est l'Amérique rurale, tu vois? Pour beaucoup de gens, rentrer dans l'armée, c'est une aide sociale. C'est le seul accès qu'ils ont à une protection sociale. Il y a beaucoup de gosses pauvres, peut-être qu'ils n'ont pas beaucoup d'expérience dans la vie. C'est pour ça qu'ils prennent les gens si jeunes. Ces mecs sont bourrés de testostérone, ils ne couchent pas avec des filles, ils ne jouent pas de la guitare électrique, ils ne prennent pas de drogues, et c'est ça qu'ils devraient faire, non? (rires) Il me semble...

(Dave Douglas) Ou étudier la physique.

Oui, ou étudier la physique, ou voyager au Mexique, ou aller à la fac... N'importe quoi d'autre que de rentrer dans cette putain d'armée, c'est la chose la plus stupide à laquelle tu puisses occuper ton temps. Donc il se fait tirer dessus, mais en même temps il se rend compte qu'il n'est qu'un amas de sang, sa philosophie est confrontée à la vraie vie, qui est une balle qui le touche dans le cou. Et juste avant de mourir il comprend profondément que la raison pour laquelle il est venu, celle qui lui a été donnée, est complètement fausse. Son humanité, sa fragilité, son être physique – en d'autre termes, il a du sang qui lui coule du cou – il a cette épiphanie : "I've lost the reason I'm here/Get me the hell out of here". Ce n'est pas ça l'humanité, tu vois? Si j'avais dit "regardez ce pauvre crétin qui tue des enfants Irakiens dans la rue", bon, ben ça ne serait pas intéressant. Et Heated Pool And Bar, c'est la même chose, j'ai pensé, peut-être que je pourrais faire un catalogue des agressions impérialistes américaines -l'Afghanistan, l'Irak ou Guantanamo- et montrer que le principe d'organisation de la politique étrangère américaine, c'est... Il y a peut-être une philosophie qui chapeaute le tout, on est d'accord. Mais en pratique, c'est juste l'anarchie, non? C'était l'idée de la chanson pour moi. En pratique, c'est de l'anarchie infaisable, ça n'a pas de sens. Tu as affaire au monde physique, à des milliers de kilomètres carrés, des millions et des millions de gens, des millions de mines, d'armes... Des besoins politiques innombrables, des différences qui évoluent, etc. etc. Donc ça n'a pas de sens, c'est une perte de ressources et d'énergie émotionnelle insensée.

Donc même si tu penses que c'est évident de parler de ça dans tes chansons, tu te sens quand même obligé de le faire.

Oui, il faut que je le fasse. Pareil pour Exodus Damage, je m'intéresse au mouvement des milices. Ils s'occupent toujours des droits en Amérique. Tous les militants des milices anti-gouvernement sont attachés aux droits et sont de stricts constitutionnalistes. Leurs raisons pour lesquelles nous sommes maintenant en Irak sont très différentes de celles de la plupart des gens qui sont opposés à la guerre, et je trouve ça très intéressant, et j'ai de la sympathie pour eux. J'en ai parce qu'ils veulent vraiment faire couler le sang (rires). J'aime bien l'idée qu'ils veulent vraiment tuer certains de ces gens, comme Cheney ou Bush. Je pense juste qu'attaquer le problème de front ne mènera à rien. Même Dylan s'est rendu compte de ça très tôt. Et c'est un maître. Et il a laissé tomber, tu sais.

Il y a cette chanson des Silver Jews avec cette phrase : "All my favorite singers couldn't sing", que j'aime beaucoup parce que je suis un fan de Dylan, et que les gens viennent me dire que Dylan ne sait pas chanter, et pour John Darnielle aussi, par exemple. Les gens disent ça et on ne sait jamais quoi leur répondre, à part "Et alors?"

Oui, "et alors" est la meilleure réponse (rires).

Je voulais savoir si tu avais des conseils sur quoi répondre à ces gens, ou bien s'il faut simplement lâcher l'affaire (rires).

Ce qui est beau, aussi, c'est qu'il répète la phrase : (il fredonne) "All my favorite singers couldn't sing/Oh yeah" (rires). Le truc cool dans l'art, c'est qu'il n'y aura jamais de lignes directrices ou de règles ou un modèle que tu peux suivre, ou des écritures que tu peux lire, digérer et imiter, ou des trucs faits avant toi que tu peux maîtriser, comprendre et dupliquer. Il n'y aura jamais une seule voie. Peu importe ce que tu fais, dans n'importe quelle forme d'art c'est pareil. Donc ce que cette phrase m'inspire, c'est que les choses que tu crois nécessaires pour faire qu'une chanson marche, pour qu'elle soit réussie, n'existent pas. Ca peut être une combinaison de n'importe quoi dans n'importe quelles circonstances. Est-ce que le chanteur peut chanter faux, ne pas avoir une vraie voix qui sonne juste? Bien sûr. Mon dieu, il y a tellement plus de gens que seulement Darnielle, Berman... Il y a beaucoup de gens qui techniquement ont beaucoup de lacunes... Et il y a tant de ces types que j'écoute que je commence à penser que c'est pour ça qu'on est là. Ce sont les limitations de l'art qui parfois peuvent être si attirantes, pas le fait que ça soit parfait... Par exemple, Morrissey, au moment où j'ai acheté Meat Is Murder quand j'étais petit, j'ai écouté Morrissey, et j'ai pensé : oh mon dieu, même moi je sais qu'il chante faux tout le temps. Et je pensais "personne ne peut écouter ça" ! J'étais si choqué, je ne connaissais rien à la musique, mais je savais que ça n'allait pas. Et quelques semaines plus tard sa voix était tout ce que je voulais entendre, tu vois? Donc non seulement il n'y a pas de voie ou de manière particulière de trouver comment les choses fonctionnent, mais en plus quelquefois ne respecter aucune des règles fait l'intérêt du truc. Aussi, quand les gens ne sont pas spécialement beaux, peut-être qu'ils bossent sur d'autres aspects. Berman n'a pas une voix qui peut flotter. Jeff Buckley peut tenir sur quelques voyelles ou syllabes dans une salle de concert, et il aura 80000 filles à ses pieds. Je ne dis pas qu'il n'est pas un bon parolier. Je ne connais pas bien sa musique. Mais si j'étais lui, je ne me casserais pas le cul à être un bon parolier. Quel intérêt, tu vois ce que je veux dire, il a tous ses fans qui l'adorent de toute façon, non? (rires). C'est un peu la raison pour laquelle les animaux développent des qualités particulières. Peut-être une meilleure vue, une meilleur audition... C'est parce qu'il leur manque quelque chose d'autre. Donc Darnielle et Berman et Will Oldham et Molina, ils ne vont pas tenir en haleine un public de 20000 personnes qui ne connaissent pas leur musique seulement grâce à leur voix. Ils vont être assez malins pour écrire de bons textes. Et tout d'un coup il y a un culte pour les chanteurs qui ont des voix limitées et c'est tout ce que tu veux entendre.

Oui, peut-être que comme ça les choses deviennent plus intéressantes.

Oui, c'est ça. C'est sans aucun doute plus intéressant.

Pourquoi tu as décidé de rendre tous les albums de ton groupe précédent (MK Ultra), et le premier album de John Vanderslice, disponibles en téléchargement gratuit?

Pour les albums de MK Ultra, je l'ai fait parce que personne n'en voulait vraiment (rires). C'était un groupe très petit, obscur, qui n'avait pas de public. Donc il n'y avait aucun enjeu, et je me suis rendu compte que si je les mettais sur le net, les gens en entendraient parler. Je ne suis pas un grand fan de ces disques...

Je trouve qu'ils sont très bons.

Et tu les as sûrement entendus parce qu'ils sont gratuits sur le web (rires).

Oui !

Donc mon plan a marché, tu vois? La raison pour laquelle j'ai mis le premier disque solo sur le web, c'est que je crois vraiment aux MP3. Je crois que ça ne gêne pas les ventes et que le fait que ta musique soit disponible t'aide forcément, quoi qu'il arrive. Je n'entends plus ça, mais à l'époque les gens avaient peur que toutes les fuites sur Internet allaient tuer les ventes de CD. Ca ne s'est pas passé comme ça. Et je pense que ça a probablement aidé ce disque. Ca m'a probablement aidé au début, que les gens sachent qu'il était là, en trois résolutions. On n'a rien à perdre... j'étais si petit à ce moment là. La seule chose à laquelle on essaye de faire attention maintenant, c'est qu'on veut l'excitation autour de la date de sortie du disque, quand les gens l'achètent et qu'ils l'entendent pour la première fois. C'est la seule chose que je n'aime pas dans les fuites sur Internet, c'est que ça étouffe un peu ce plaisir, cette excitation d'entendre quelque chose pour la première fois.

Tu as activement participé à l'enregistrement des deux derniers disques des Mountain Goats. Tu vas travailler sur le prochain?

Je pense, on travaille toujours sur l'emploi du temps. Il a des contraintes de temps très étroites. Ca peut seulement se passer en mars ou mai pour lui et nous, on va être beaucoup sur la route. Je lui ai dit et il l'a bien pris. Il va travailler avec Scott quoi qu'il arrive. Il va travailler avec Scott Solter. Je lui ai dit que je devais faire des tournées pour le disque une priorité. Ca ne le dérange pas. C'est un pro, il devient si bon en studio qu'il pourrait y aller tout seul. Tu sais, peut-être qu'un jour il ira tout seul, ça économisera un paquet d'argent (rires).

Et il va travailler sur ton prochain disque?

Oui. S'il accepte, je vais toujours vouloir qu'il travaille avec moi. Toujours. Toujours.

Tu es toujours le propriétaire du studio Tiny Telephone à San Francisco. Tu as toujours le temps de t'en occuper ou bien tu délègues de plus en plus?

Je délègue de plus en plus. Je dirais que ça devient peut-être un peu relâché (rires). Je suis plus attaché à la propreté que la plupart des gens là-bas, donc quand j'y vais, je range, je vérifie que les choses sont réparées et... Je pense que ça va. Je ne sais pas (rires). Je n'y suis pas allé depuis longtemps ! La dernière fois, c'était... Dave, quand est-ce qu'on est partis en tournée? Le 29 septembre?

(Dave Douglas) Oui.

J'étais au studio peut-être à la mi septembre, fin septembre. Ca fait longtemps.

Après une heure de conversation, plus possible d'enregistrer. La conversation bifurque ensuite sur le cinéma, l'une des grandes passions de John. Il nous parle de sa fascination pour Punch-drunk Love, le film de Paul Anderson, commente les sorties récentes, tient à connaître nos questions restantes même si la suite de l'entretien n'est pas enregistrée, puis, visiblement ébahi par son séjour français et strasbourgeois, pose les questions à son tour. On aura le temps d'assister aux rappels de Nada Surf, qui se fendront notamment de leur hommage à Bob Dylan (Blonde On Blonde) et de leur méga-tube Popular devant un public conquis d'avance. John Vanderslice ne connaîtra sans doute jamais le même succès, mais on ne perd rien à rappeler que des extraits MP3 de tous ses disques sont disponibles sur son excellent site officiel, qu'il gère lui-même, que la compilation Five Years, pour les curieux, est maintenant disponible dans de nombreux magasins, et que l'album Pixel Revolt, sorti à l'automne aux Etats-Unis, nous parviendra en février.

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John Vanderslice (photo: Piper Ferguson)

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