Jacob Kirkegaard

Missions sonores

» Interview

le 19.12.2006 à 06:00 · par Benjamin A.

4 Rooms, dernier disque en date de Jacob Kirkegaard, explore la zone d'aliénation de Tchernobyl. Jacob Kirkegaard se livre à quelques précisions sur ses dernières expéditions sonores.

Vous avez commencé la musique suivant une formation classique, je crois, comment avez vous commencé à enregistrer des sons concrets ? Quelles sortes de sons étaient-ce ?

En 1995, j'ai eu la chance d'entendre une émission sur Pierre Schaeffer et la musique concrète. Ca a été pour moi une écoute pleine d'ouverture, surtout que je me sentais un peu bloqué avec mes intruments ordinaires et que j'avais envie de créer de la musique d'une autre manière. J'avais vingt ans en 95, mais j'avais toujours écouté le monde qui m'entourait avec attention. Cette émission de radio m'a tout de suite motivé à enregistrer des sons de toutes sortes de choses autour de moi. Curieux d'imaginer qu'une émission de radio ait pu faire naître en moi une telle motivation, mais je n'avais jamais entendu ce genre de choses durant mon adolescence. Après avoir entendu cela, le monde autour de moi a pris beaucoup plus de sens.

Quels artistes ont eu une influence sur votre parcours ?

Tout d'abord, Pierre Schaeffer et Pierre Henry. Walter Ruttman aussi, j'ai quelques uns de ces opus issus des films en 16mm et mon préféré est Week End. Ils sont toujours une source d'inspiration. Mais, désormais, je n'écoute plus beaucoup Pierre Schaeffer, en fait.

Vous avez dernièrement enregistré sur un site bien particulier qui est Tchernobyl. Avec le danger que suppose le fait de se rendre sur place, est ce que vous avez ressenti cela comme un travail proche du challenge, voir de la performance ? Est ce que vous êtes interessé par poursuivre cette idée d'être confronté de manière physique, avec les lieux dans lesquels vous enregistrez ?

Je ne pense pas qu'un endroit doivent être dangereux pour devenir intéressant. Mais, il est vrai que ça signifie beaucoup pour moi de voyager loin pour obtenir un son spécifique. Par exemple, je me devais de voyager dans toute cette zone radioactive pour pouvoir enregistrer le son de ces espaces. Je suis certain que si je dépasse quelques limites, ou au moins si je passe du temps à faire des recherches obstinées pour un son, au lieu de juste acheter un clavier rempli de sons pré-enregistrés, la qualité des sons devient beaucoup plus forte.

Est ce que vous montrez un projet comme "4 Rooms" dans un contexte d'exposition, accompagné de photographies et de textes, ou comme une installation sonore de hauts parleurs, ou au contraire est ce que vous considérez que ce projet doit rester un document sur CD que l'on écoute chez soi, sans contexte visuel (excepté l'artwork du disque) ?

Mon Projet "Tchernobyl" consiste en plusieurs travaux. Le premier est 4 Rooms qui est un format CD sorti chez Touch à Londres. Ce CD relate purement des drones issus des pièces de Tchernobyl que j'évoquais. Un autre travail important est AION. AION est une installation qui fait appel à un aspect visuel plus fort. Ca reste, fondamentalement, une présentation de ces quatre espaces, mais là, les espaces apparaissent aussi visuellement. Et enfin, il y a une série de photographies qui s'appelle Hotel Chornobyl. AION a été montré dans des musées et des galeries. En novembre, par exemple, il a été montré à la Diapason Gallery à New York.

Est ce que vous attendez quelque chose de précis des sons que vous voulez quand vous partez vers un site spécifique ?

Oui et non, en fait, je décide surtout d'une méthode d'enregistrement et d'un endroit pour enregistrer. Ca a pu être les vibrations terrestres d'Islande, ce qui est devenu mon premier CD chez Touch, Eldfjall. Dans ce cas, ma méthode était d'enregistrer la terre en utilisant des micros contacts de haute sensibilité que je pouvais enterrer dans le sol. Ensuite, l'endroit a été l'Islande à cause de sa terre "vivante". J'attends, évidemment, une qualité de son, musicien d'origine, le concept n'est pas suffisant pour moi. Le son doit être bien plus fort.

On n'a pas l'impression que vous utilisez beaucoup l'ordinateur une fois que vous avez enregistré les sons que vous cherchiez ? Est ce que c'est exact ?

Non, c'est vrai, c'est ma méthode d'enregistrement qui est la plus importante. Je n'aime pas beaucoup retraiter le son, je ressens souvent cela comme du non-respect envers lui, comme si je n'acceptais pas le son comme il était ou comme si je n'étais pas satisfait de ce que j'avais fait. C'est pour cela que j'aime voyager loin pour aller chercher un son spécifique. Ce serait une honte si je devais le retraiter à l'ordinateur, une fois revenu chez moi. Mon travail se concentre davantage sur une relocalisation d'un environnement sonore et/ou une autre manière de présenter cet environnement hors de son contexte habituel pour l'expérimenter de manière plus isolée. Donc, non, je n'utilise pas beaucoup l'ordinateur.

Est ce que c'est important pour vous, cette idée d'échantillon en temps réel, sans montage, ou est ce qu'il vous arrive parfois, de penser en termes de composition ?

J'ai réalisé des travaux, autour de cette idée de temps réel, mais honnêtement je trouve cela un peu loin de mes centres d'intérêt. Toute la question du temps réel... Qu'est ce que c'est que le temps réel de toute façon ? Je suppose que j'évolue aussi en temps réel, ou une conversation normale au téléphone est aussi du temps réel. Je suis tout à fait reconnaissant des gens qui agissent sur ce genre de terrain, mais je suis plus intéressé par les sons et l'influence qu'ils ont sur nous. A savoir, par exemple, si les drones de ces espaces radioactifs de Tchernobyl ont un effet hypnotisant.

Est ce que vous pourriez parler un peu de vos travaux avec d'autres musiciens comme Philip Jeck, que vous apportent vos collaborations ?

Avec Philip Jeck, j'ai la possibilité de jouer de façon totalement libre avec ma collection de sons. Après tout, j'aime jouer de la musique, improviser et saisir l'instant, collaborer, agir avec le moment et réagir. Très en "temps réel", je pense ! C'est merveilleux de travailler avec lui, parce qu'il me laisse librement jongler avec mes sons. Quand je joue en solo, le concept est davantage défini, depuis le départ. Ce qui est bien sûr, tout aussi important pour moi.

Quels musiciens vous intéressent en ce moment ?

Là, en ce moment, je suis en train d'écouter avec joie et grand intérêt des travaux de mon ami Leif Elggren. Il m'a envoyé récemment quelques uns de ces nouveaux travaux, il est pour moi une grande source d'inspiration ! Delusion of the Fury d'Harry Partch est un disque que j'écoute aussi en ce moment, un travail de micro-tonalités très riche... Mais, les débuts de Billie Holiday sont aussi toujours avec moi et demeurent une source d'inspiration...

Est ce que vous avez une idée de ce que vont être vos prochains enregistrements ?

Oui, mais je ne peux pas trop les révéler encore... Mais il y a quelques informations sur mon site internet...

Retour haut de page

Photo Interview Jacob Kirkegaard, La mission sonore

» Accès Archives

Copyright © 2004-2013 Millefeuille, toute copie intégrale ou partielle est soumise à autorisation. Contacts. En continu.