Colleen

The Sounds Of Silence

» Interview

le 15.05.2007 à 12:00 · par Janf R.

Par le passé, et en particulier sur votre 1er album, vous avez beaucoup samplé et usé de technologie et d'électronique. Votre nouvel album, Les Ondes Silencieuses, confirme une attirance qui semble profonde pour de "vrais" instruments issus du passé (viole de gambe, épinette). Un virage définitif ou passager ? Que signifie-t-il ?

Je crois qu’en fait, le virage s’est amorcé dès le deuxième album, et n’était pas si surprenant que ça, étant donné que mon premier album n’utilisait que des samples totalement acoustiques. Comme il s’agissait tout de même de samples, et que ma musique était assez fragmentée et ne "vivait" que sur ordinateur, cela pouvait effectivement s’apparenter à de l’électronique. Mais à la même époque, sur scène, j’ai immédiatement commencé à jouer uniquement des instruments acoustiques que je samplais en direct et il n’y avait aucun élément préenregistré, et cette approche m’a amené au deuxième album, où absolument tous les sons ont été joués par moi-même. Le projet des boîtes à musique, qui est né d’une commande de France Culture, m’a quelque part poussée à exploiter à fond la démarche qui consistait à jouer d’un instrument et à le sampler, et après ce disque j’ai vraiment eu envie de m’ouvrir à une manière plus "naturaliste" de travailler et d’enregistrer, en respectant la beauté naturelle très forte des sons de la viole et en laissant une place au silence et à l’attente, ce qui n’avait finalement pas été trop le cas jusqu’ici dans ma musique, même si elle était déjà relativement minimale.

En fait, je veux vraiment éviter de me répéter d’un album à l’autre, et comme je sais que lorsqu’on a un certain style il y a forcément toujours des points communs – même inconsciemment – entre les différentes choses que l’on se retrouve à composer et jouer, je pense qu’avoir eu cet objectif d’utiliser des instruments d’une autre époque et de composer différemment m’a vraiment aidée à produire une musique différente de ce que j’ai fait jusqu’ici.

Vous êtes une autodidacte de ces instruments. Comment avez-vous fait la rencontre de la viole de gambe et de l'épinette ? Comment vous les êtes-vous appropriés ?

J’ai découvert le son de la viole comme pas mal de monde, en voyant le film de Corneau "Tous les matins du monde" à la télévision quand j’avais à peu près 16–17 ans, si mes souvenirs sont bons. J’ai immédiatement adoré la musique et le son de la viole, et si j’ai commencé le violoncelle il y a quelques années c’était en fait en rêvant de la viole, mais je n’avais pas les moyens de m’en acheter une (les violoncelles restent plus accessibles) et l’instrument me faisait tellement rêver que c’était devenu une espèce de fantasme inaccessible. Aujourd’hui encore j’ai du mal à croire que j’en joue.

Je ne suis pas autodidacte sur la viole car en fait, j’aime tellement cet instrument que j’ai également immédiatement su que pour une fois, j’allais prendre des cours, et ça a été une très bonne décision qui d’ailleurs rétrospectivement me fait un peu regretter de ne pas avoir pris de cours auparavant sur d’autres instruments (même si il y a quelques années, je n’aurais tout simplement pas eu le temps de prendre des cours de toute façon). J’ai eu la chance de trouver une prof humainement exceptionnelle qui m’a permis de progresser très rapidement et qui notamment m’a fait découvrir ces notions de silence, de phrases musicales qui se finissent pour laisser place à d’autres phrases musicales. En fait, il s’agissait de mes premières leçons de musique "classique" (au sens large du terme, car en fait il s’agit de musique de la renaissance et baroque) et cela m’a vraiment permis d’envisager mon propre travail autrement.

Le clavecin est aussi un instrument qui m’a fait toujours fait rêver, de par sa capacité à transporter immédiatement l’auditeur dans un autre espace temporel, et je me suis mise au piano il y a deux ans environ, plutôt dans l’optique d’avoir une technique au clavier qu’au piano proprement dit, même si les deux instruments sont très différents. En fait, je n’ai pu trouver qu’une épinette, c’est-à-dire un petit clavecin avec seulement une corde par touche, ce qui veut dire qu’il a un son moins riche qu’un vrai clavecin, mais en même temps cela m’a beaucoup plu car c’était finalement plus minimal, peut-être un peu moins musique baroque.

Vos albums sont exclusivement instrumentaux et les voix y sont absentes (même si le violoncelle, dont vous jouez, est paraît-il, l'instrument le plus proche de la voix). La voix ne vous semble-t-elle pas un bel instrument ? Pourriez-vous l'intégrer à terme ?

Effectivement, c’était la réputation de la viole de gambe d’être l’instrument le plus proche de la voix humaine et il y a une pièce de Marin Marais très connue qui s’appelle "Les Voix Humaines". La voix peut bien sûr être un instrument merveilleux, mais elle est souvent associée à des paroles, et je crois que pour l’instant, outre le fait que je ne chante pas moi-même (même si je n’exclus pas de m’y mettre un jour), c’est un peu ce qui me dérange, car les instruments ont cette qualité abstraite qui fait que l’on peut projeter beaucoup de choses dans ce qu’on écoute, alors qu’avec des paroles, ça me semble plus "directif".

En même temps, j’écoute beaucoup de pop, de soul, et effectivement il y a des voix uniques au monde et les instruments ne pourront jamais les remplacer, donc loin de moi l’idée de critiquer l’usage de la voix ! Mais c’est vrai qu’en ce qui concerne ma musique, dans le doute je préfère m’abstenir.

Cet album nous amène à voyager dans le temps. Les voyages (dans l'espace) sont-ils aussi une source d'inspiration tant au niveau des sonorités que des instruments ? Où aimeriez-vous partir en voyage ?

Je suis fascinée par les instruments du monde entier et je sais que j’ai eu énormément de chance ces dernières années de voyager autant, surtout de voyager dans des conditions où je ne me sens pas du tout touriste, mais au contraire accueillie par des gens du pays qui ont souvent envie de me montrer les meilleurs aspects de leur pays. Donc oui, quand on me demande quelles sont mes influences, j’ai généralement autant envie de répondre par des noms de lieux, des moments magiques que j’ai pu vivre en voyage, que par des noms de musiciens ou d’artistes.

En fait, je ne me pose pas trop la question des endroits où j’aimerais partir en voyage, car je sais que mes concerts m’amèneront à divers endroits que je n’ai pas encore vus (sans compter le fait que je bouge tellement qu’à la fin je suis très heureuse de rester tranquille chez moi le reste du temps), et je préfère me laisser porter par ça, ça m’aide aussi à rester très positive par rapport à tous ces concerts qui sont quand même extrêmement fatigants et qui, même s’ils peuvent être source d’inspiration, sont aussi quelque chose que l’on ne doit pas faire trop souvent (à mon avis), car on a vite fait de se transformer en espèce de machine à jouer.

De plus, un musicien qui est toujours en tournée n’est généralement pas un musicien qui peut composer ou enregistrer un disque, ni même travailler correctement ses instruments, or c’est un aspect que je ne veux vraiment pas négliger, et parfois je suis frustrée de ne pas faire plus de musique à proprement parler.

Leaf, le label qui vous héberge, est Anglais et vous avez par ailleurs beaucoup tourné à l'étranger. Ne vous y sentez-vous pas plus connue et reconnue qu'en France ?

La réponse est clairement oui, parfois ça me déprime un peu et je me demande quelles sont les raisons réelles de cette situation, mais la plupart du temps je me dis qu’on ne peut pas tout avoir, et j’ai déjà beaucoup, et à tout prendre, puisque généralement les artistes français ont du succès uniquement en France, je préfère très largement jouer dans le monde entier plutôt qu’uniquement en France. En fait, c’est assez intéressant pour moi de voir que les français connus à l’étranger sont dans la même situation que moi, à savoir qu’ils ne jouent quasiment pas ici (par exemple Pierre Bastien, qui sort des disques sur Rephlex et que je n’arrête pas de croiser dans des festivals où nous sommes tous les deux programmés).

Votre musique n'est vraiment ni folk ni vraiment contemporaine ou expérimentale. Comment vous situez-vous par rapport à la scène française ? Vous sentez-vous proche d'artistes tels que Sylvain Chauveau ou Encre / Thee Stranded Horse ?

Ma musique est effectivement très difficile à classer, encore plus avec ce troisième album qu’avant je crois. Je trouve les démarches de Sylvain et Yann très intéressantes (notamment pour Yann avec ce choix d’un instrument africain qu’il cherche à se réapproprier, je me sens proche de ça et à vrai dire avant qu’il s’y mette, j’aurais bien aimé moi aussi me mettre à la kora !), il y a aussi d’autres musiciens français, comme Hervé Boghossian, qui cherchent une voie originale entre différents types de musique, avec toujours cette tension entre l’acoustique et quelque chose qui serait plus de l’ordre de l’électronique ou du "modifié" au sens large du terme. Sinon, j’adore le travail d’Anne Laplantine d’il y a 2-3 ans, avec sa série de 45 tours intitulée Hambourg, un travail extrêmement personnel, pop-baroque-minimal, je trouve qu’elle a une vraie originalité et j’admire son absence totale de compromis.

Vos concerts sont toujours empreints d'une intimité très forte. Où rêveriez-vous de jouer ?

Je vois vraiment les concerts comme un moyen de partager de la musique réellement faite en direct avec le public, et rien ne me fait plus plaisir que de sentir que des gens ont été réellement touchés par ce que j’ai fait. Donc oui, dans l’idéal j’aime bien qu’il y ait une certaine intimité, et je suis navrée lorsque je joue dans un endroit trop grand avec une scène éloignée du public ou au contraire un endroit où tout le monde est entassé et personne ne peut rien voir.

Je reviens juste d’une tournée anglaise de 6 dates en une semaine, et j’ai joué dans des lieux vraiment sublimes, y compris plusieurs églises avec une acoustique vraiment parfaite pour ce que je joue maintenant, j’ai vraiment pris un plaisir fou à jouer, donc j’espère vraiment pouvoir obtenir de plus en plus ce type de lieux atypiques (églises, églises reconverties, théâtres à l’ancienne…) car la viole de gambe prend tout son sens dans des acoustiques réverbérantes.

On vous sait gourmande des bacs de disques des médiathèques. Une démarche qui semble très solitaire. Les rencontres humaines jouent-elles un rôle dans votre inspiration ?

Je n’ai malheureusement plus le temps d’aller dans les médiathèques, et je dirais même que je n’ai quasiment plus le temps d’écouter des disques, car en fait je fais de plus en plus de musique, ce qui par définition exclut d’en écouter en même temps, et par ailleurs je ne considère pas qu’écouter de la musique en faisant autre chose soit vraiment écouter de la musique (en tout cas il y a énormément de musiques pour lesquelles on rate tout si on n’écoute pas réellement le disque, et je pense d’ailleurs que ça s’applique à ce que je fais).

Pour répondre à ta question, bien sûr que les rencontres humaines jouent un rôle énorme, et ce n’est pas parce que je fais de la musique seule que je suis une espèce de misanthrope, loin de là . Je dirais qu’à chaque fois que je vois un grand concert ou un grand musicien en action, que j’écoute un grand disque, le fait que cette personne existe (même si je ne la connais pas personnellement) est une inspiration.

Récemment, j’apprécie aussi de plus en plus de voir comment d’autres artistes travaillent dans des domaines non musicaux, car finalement je m’aperçois que l’on passe tous par les mêmes phases de recherche, de doutes… Quelque part ça rassure et ça donne du courage pour ces moments où on est soi-même découragé.

Par exemple quand je vois comment Iker Spozio, qui fait tous mes artworks depuis le deuxième album, travaille, je sens vraiment une relation avec mon propre travail.

J’ai également fait la bande sonore pour le spectacle de danse d’une danseuse franco-suisse, Perrine Valli, et j’ai été frappée de voir la grande rigueur avec laquelle elle travaillait, surtout que comme moi elle travaille seule (à la fois chorégraphe et unique danseuse sur le spectacle pour lequel nous avons travaillé ensemble), et ça m’a vraiment donné envie de travailler davantage moi-même, car finalement jouer d’un instrument revient aussi à faire travailler son corps, tout comme une danseuse.

De manière générale, le musicien solo comme je le suis vit effectivement de "grands moments de solitude", soit quand il est seul face à son travail (faire un album n’est jamais facile, et à chaque fois il y a des moments où j’ai l’impression que je ne vais jamais y arriver), soit en tournée lorsqu’il y a des problèmes techniques ou humains, et du coup on se retrouve extrêmement dépendant des autres, car quand on est à l’étranger par exemple, si l’on n’est pas pris en charge par des gens généreux et enthousiastes, ça peut devenir très déprimant et difficile pour les nerfs, or jusqu’ici je n’ai eu quasiment que des bonnes expériences, avec des gens parfois extraordinaires.

Je dirais aussi que plus largement, si tu prends le mot inspiration dans le sens de "chose qui te donne envie de continuer", chaque concert qui se passe bien m’inspire, et donc je me sens redevable au public de mes concerts, ainsi qu’aux gens qui achètent mes disques ou m’écrivent.

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