Phosphorescent

Pride & Prejudice

» Interview

le 17.04.2008 à 06:00 · par Eric F.

Rencontre à Mains d'Oeuvres avec Matthew Houck, fascinant "dictateur" de Phosphorescent, après un concert solo habité.

Peux-tu nous raconter brièvement l'histoire de Phosphorescent ?

J'ai commencé avec le premier disque de Phosphorescent en 2003, j'étais à Athens à l'époque, depuis je m'y consacre, c'est mon histoire en gros. C'est tout ce que je fais.

Comment t'est venu le nom de Phosphorescent?

J'ai du mal à m'en souvenir. J'ai eu comme un flash en me rendant compte que c'était le nom que je voulais. C'était il y a longtemps, et je ne m'en rappelle plus trop, mais je continue à aimer ce nom.

Tu as déclaré qu'Athens te plaisait beaucoup, qu'est-ce qui t'a poussé à partir pour New York ?

Athens est très petit, ça change beaucoup avec New York. Tout le monde se connait à Athens, il y a tellement de bons groupes là-bas que ça en devient presque ridicule. Je m'y plaisais beaucoup. Le sud est un endroit particulier aux États-Unis, et beaucoup de gens qui font de la musique ou des choses créatives décident de migrer à Athens. C'est assez lié au fait que ce soit une ville étudiante, il y a beaucoup de gens très jeunes. J'imagine que c'est à cause de R.E.M. qui y passe encore du temps. Il y a tellement d'autres bons groupes, tout le collectif Elephant 6 par exemple.

J'imagine que c'est là que tu as rencontré Liz Durrett ?

Vous la connaissez ?

Pas personnellement, mais on aime beaucoup sa musique.

Liz est une de mes chanteuse favorites, elle est vraiment géniale. Il y a aussi Vic Chesnutt...

Je trouve qu'on entend beaucoup le sud dans tes premiers albums. Est-ce que déménager à New York a influencé un changement dans ta musique ?

Je ne pense pas. Mais tout ce qui compose ta vie finit par t'influencer, que tu en sois conscient ou pas.

Je trouve qu'il y a une différence entre les premiers disques et Pride...

Vraiment ?

Oui, ça me paraît plus posé, et je me demandais si ça ne rendait pas le disque plus personnel ?

Je ne sais pas, je les trouve assez personnels. J'ai fait Pride tout seul, personne n'a joué d'instruments à part moi, je me suis vraiment investi dedans quand je l'ai fait, ça m'a pris plusieurs mois pour le faire, donc tu as peut être raison, oui.

Pride est assez intéressant comme titre, vu qu'il a des connotations aussi positives que négatives.

Oui, c'est vrai, j'ai essayé de jouer là-dessus, mais surtout sur les aspects positifs. La fierté me parait comme une chose globalement positive. J'ai vraiment essayé d'embrasser cet aspect en faisant le disque.

Il semblerait que tu aies un rapport assez fort avec la nudité sur ce disque.

Oui, j'ai pensé mettre une photo de moi nu pour la pochette, mais ça ne rendait pas si bien que ça finalement. Ca allait mais bon... Quand je me suis rendu compte des thèmes du disque et que j'allais l'appeler Pride, ça m'a semblé prendre tout son sens que de me déshabiller.

Et d'en être fier ?

Oui, totalement. C'était vraiment l'idée directrice.

Ca me fit pas mal penser à Will Oldham, qui était dans cette optique à une période. Je trouve d'ailleurs qu'on le retrouve aussi dans ta musique.

Tu trouves ?

Surtout lors de tes concerts en groupe, où j'ai l'impression d'entendre le Palace des débuts.

Je ne les ai jamais entendu en concert à vrai dire. Quels concerts de Phosphorescent as-tu entendu ?

Ceux qui ont été postés sur le site Southern Shelter.

Ah oui, je connais ce type. Les concerts sont très différents, il y a toujours beaucoup de place pour faire ce qui semble approprié sur le moment. Le groupe est assez lâche et ne connaît pas forcément les chansons. J'adore ça, avoir un côté spontané, on a dû répéter une seule fois avant de partir en tournée.

J'imagine que tu tournes en solo en Europe pour des raison budgétaires ?

Oui, c'est une grosse raison, mais j'adore jouer seul également. Je pense que le groupe m'accompagnera la prochaine fois que je viendrai ici, ce qui devrait arriver cet été. Ce sont deux choses vraiment distinctes, que j'aime autant l'une que l'autre.

Tu utilises la scène comme un moyen de redéfinir tes chansons ?

Oui, totalement. Je trouve qu'on a bien souvent joué des versions meilleures que celles sur disque. Mais tout est comme ça, non ? Tout finit par changer. C'est une façon de garder de la fraîcheur également.

Tu as joué en France lors de ta tournée précédente ?

Non. Heu attends, si. Pas à Paris, on a joué à... En fait je ne me rappelle plus où. C'était le premier concert parisien de Phosphorescent ce soir.

Tu jouais avec Castanets sur cette tournée...

Oui, j'ai fait plusieurs tournées avec eux.

Tu les accompagnais sur scène aussi ?

Oui, je jouais de la batterie. C'était plutôt bon. Ray est un ami proche, on a souvent tourné ensemble.

Tu as prévu d'enregistrer avec eux ?

Non, je ne pense pas. Enfin je ne l'exclurais pas, mais ça n'est pas prévu pour l'instant.

Les vidéos qui ont été faites pour Pride sont assez marquantes, surtout celle pour A Picture Of Our Torn-Up Praise, qui a des éléments cinématographiques très forts.

Oui, tout à fait. J'ai passé de très bons moments à faire ces vidéos. J'adorerais en faire plus ainsi que de jouer avec des films derrière moi. Tout comme faire la bande-son d'un film.

Il y a une forte différence entre les deux vidéos. J'ai lu que tu avais fait celle de At Death A Proclamation très tard la nuit ?

Oui, très tard, je crois qu'on l'a finie vers huit ou neuf heures du matin. J'étais en tournée depuis dix-onze semaines. On a joué pendant deux soirs à Londres, le réalisateur était au deuxième concert. On est allé dans cet entrepôt pour filmer le clip, et cette soirée-là avait été très arrosée.

Qu'as-tu essayé de faire passer ?

J'essaye de laisser un contrôle total à la personne qui réalise. C'était son projet, pas le mien, même si je suis dedans, tout comme mon morceau. C'est la même chose pour l'autre clip, il s'agit de la vision de quelqu'un d'autre, j'ai donc essayé de les laisser faire ce qu'ils voulaient. J'aime beaucoup les caméras qui ont été utilisées, c'était une 16mm ou du super 8, je ne suis pas sûr. Des petites caméras tenues à la main. On a juste décidé de suivre le feeling du moment.

D'où vient cette tête de tigre ?

Elle était sur place, on a décidé de l'utiliser.

On peut plus ou moins interpréter ce clip de la façon qu'on veut, j'imagine que c'est ce que tu veux pour tes chansons aussi ?

J'espère ! C'est du moins ce que j'essaye de faire, laisser le plus possible les choses ouvertes à l'interprétation.

Quelle était l'idée derrière la chorale sur Pride ?

Quelle idée ? Comment ça ?

Pride, qui prolonge Cocaine Lights est assez surprenante, on dirait un concours de hoquets.

C'est sûrement ma partie préférée de Pride, je m'intéresse beaucoup à ça ces temps-ci, des voix qui chantent sans mots, ce qui aide à laisser les choses beaucoup plus ouvertes. Je pense que la voix humaine est une des plus belles choses qui existent. Ca peut revêtir différents sens quand tu l'entends.

C'est ce qui t'as poussé à utiliser des samples sur scène ?

Non, en fait c'est l'inverse. C'est comme ça que j'ai pris conscience des possibilités vocales sur ma musique.

Tu t'en sers depuis longtemps ?

Ca fait déjà plusieurs années, oui.

Tu t'en sers comme d'un moyen pour boucher les trous quand tu es seul sur scène ?

Pas vraiment, j'aime juste m'en servir. Je joue à l'instinct, donc je peux m'en servir à des moments différents, ça rejoint le fait que chaque concert soit différent. Il n'y a pas vraiment de raison particulière, à part que j'aime m'en servir.

Tu as repris Willie Nelson, une chanson que tu écoutais beaucoup quand tu étais petit. Je me demandais si ça n'était pas autant un hommage à Willie Nelson qu'une façon d'évoquer ton enfance ?

Absolument ! Cette chanson est... Je me rends de plus en plus compte que cette chanson... Elle est quasiment parfaite, à t'en déchirer le coeur. Oui, c'est exactement ça.

D'autant plus que les images qu'elle évoque collent plutôt bien à ta musique.

Merci beaucoup ! C'est bien trouvé.

Et quel était le morceau que tu as repris ce soir ?

C'était So Far Away From Me, un morceau de Dire Straits. Elle est pas mal, hein ? Je ne sais même pas sur quel disque elle se trouve, c'était un hit par ici ? Vous l'avez déjà entendue ?

Non, je ne la connaissais pas, celle-ci.

Ca passait énormément à la radio, il y a déjà pas mal de temps. Tu devrais l'écouter, elle est vraiment bonne.

C'est un choix assez surprenant !

Je pense réellement que c'est une super chanson, il n'y a vraiment aucune ironie dans cette reprise. D'ailleurs, je ne connais pas bien leurs autres chansons, mais il y en a des bonnes.

Qu'est-ce que tu écoutes ces temps-ci ?

J'écoute beaucoup de choses, mais rien ne m'a vraiment marqué dernièrement. Je n'entends pas beaucoup de groupes qui m'excitent vraiment. J'écoute beaucoup les groupes de mes amis. Il y a ce groupe qui s'appelle Viking Moses, qui est incroyable. Sinon, j'écoute beaucoup de hip-hop, Lou Ane (?), vous connaissez ?

Non, qui est-elle ?

C'est un "il". Il vient de Houston, je le trouve très bon.

On pourrait retrouver ça dans ta musique ?

Oui, j'aimerais bien.

Comment s'est passée ta tournée avec Bon Iver ?

Très bien, c'était même génial. Ils sont adorables en plus. On a terminé il y a quelques semaines.

Ca faisait une affiche avec deux groupes très proches musicalement !

Je ne trouve pas qu'on soit si similaire, en fait.

A lire Pitchfork et les blogs, on a l'impression que pour le 120ème renouveau du folk, ce sont ces deux noms qui ressortent le plus.

Vraiment ? C'est toujours un peu délicat, à vrai dire. Les gens ont ce besoin de ranger la musique dans différentes catégories, mais si tu écoutes vraiment de la musique... En fait je ne suis même pas sûr qu'une telle scène existe.

C'est plus un point de vue journalistique ?

Oui, je pense. Phosphorescent a été rangé dans bien des cases dont je ne me suis jamais senti faire partie.

Quelle est la pire étiquette qu'on ait pu te coller ?

Oh, il y en a tellement ! Je ne saurais même pas par où commencer !

Et la meilleure ?

Pour être franc, je ne sais même pas si il y en a une qui ait pu me plaire...

Tu as encore joué à South By South West cette année, peux-tu nous en parler pour nous autres qui n'avons pas eu la chance d'y assister ?

Ah, vous n'y êtes jamais allé ? C'est génial et étrange à la fois, toute la ville est submergée de groupes et de gens passionnés par la musique. Ce sont quatre-cinq jours un peu fous.

Oui, ça a l'air vraiment dingue.

C'est vrai, mais c'est aussi très amusant, tu as l'occasion de voir plein de gens que tu ne vois qu'une fois dans l'année, tout le monde se croise tout le temps, c'est génial.

J'ai vu des vidéos de ton concert là-bas, dans ne sorte de kiosque. Ca m'a semblé plutôt bien coller avec la musique.

Oui, j'ai beaucoup aimé ce concert. On a joué vers quatorze heures, ce qui nous arrive très rarement. C'est très différent de jouer l'après-midi où le soir. C'est assez étrange de s'installer dans une ville en plein après-midi pour jouer, et il y a six-cent groupes qui font la même chose au même moment, tout près de toi. C'est génial, vous devriez y aller.

Si on avait les moyens, ça serait déjà fait ! Tu as eu le temps de voir des groupes ?

Pas vraiment, juste les groupes qui jouaient au même endroit que nous. Voyons voir, il y avait... Je ne sais même plus. On était très occupé ce jour-là. Je crois qu'il y avait Thurston Moore, Yo La Tengo, Jay Mascis, c'était vraiment bon.

En parlant de Jay Mascis, j'ai trouvé que même ce soir, il y avait quelques moments où tu allais vers un costume de guitar-hero...

Oui, c'est vrai, c'est assez lié à mes concerts. A chaque fois que je fais un disque, je finis par vouloir faire quelque chose de beau. J'aime bien quand c'est doux et beau, mais sur scène, j'aime aller dans la direction inverse. Avec le groupe; il nous arrive d'être un vrai groupe de rock par moments.

Pretty Pt.2 par exemple, rentre dans cette catégorie. C'est d'ailleurs un de mes titres préférés de Phosphorescent.

Vraiment ? Cool ! Je pense que je ferais encore un disque beau et calme avant de retourner vers des choses comme ça. J'ai un peu l'impression qu'on devrait sortir un album live, je ne sais pas trop comment marier ces deux mondes.

J'ai lu une interview où tu déclarais que Phosphorescent était le meilleur groupe des États-Unis, et que tu avais le moyen de le prouver. Quels sont ces moyens ?

Il aurait vraiment fallu que tu viennes nous voir sur cette tournée, on était vraiment le meilleur groupe des États-Unis ! Le groupe n'a pas changé d'ailleurs depuis. C'est très très bon. Je connaissais le clavier depuis longtemps, j'ai rencontré les autres à New York. On a vraiment gagné en force au fur et à mesure de la tournée. Ils ne connaissaient pas vraiment les morceaux, mais ce sont de très bons musiciens. On est vraiment devenu une force.

Il semblait y avoir une vraie alchimie sur les vidéos du concert au South By South West.

Oui c'était avec eux, ils sont tout simplement incroyables.

Vous allez enregistrer ensemble ?

Oui, je pense qu'on le fera.

Phosphorescent deviendra plus un "vrai" groupe, ou ça restera quand même ta chose ?

Je suis le seul à composer. Je suis assez ouvert sur les concerts, que les autres puissent aller là où bon leur semble. Mais je continuerai d'être le dictateur en studio.

Tu dis que tu préfères considérer tes disques comme un tout plutôt que comme la somme des morceaux qui le composent. Comment réagis-tu au fait que At Death A Proclamation soit très souvent cité comme LE titre du disque ?

A vrai dire, je ne réagis pas là-dessus. Comment tu y réagis toi ?

En se basant sur ton point de vue, ça paraît un peu étrange. Ca n'est d'ailleurs pas le morceau que je préfère. Et ce qui est très bizarre, c'est que ce morceau est assez différent du reste du disque.

Oui, je t'avoue ne pas y avoir trop pensé.

Tu as des projets définis pour la suite ?

Oui, je fais un album de reprises de Willie Nelson, qui est déjà à moitié terminé. Je vais m'y remettre dès que la tournée sera finie. Ce projet m'excite vraiment. Je pense que je ferai un nouvel album juste après.

(Interview préparée et réalisée avec Thibaut G.)

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Photo Interview Phosphorescent, Pride & Prejudice

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