Sharron Kraus

Le chagrin et la Pythie

» Interview

le 18.06.2008 à 06:00 · par Marteen B.

Ta musique sonne avec une remarquable évidence. Comment la décrirais-tu en quelques mots ?

Ce n'est pas facile de répondre parce que j'ai des projets qui sont très différents les uns des autres. L'un est la musique folk, apprise d'après la musique traditionnelle et les musiciens traditionnels. Un autre est une forme d'écriture, de songwriting, dans un genre plus proche de Leonard Cohen, de Tom Waits. Mais il y a aussi l'expérimentation musicale, essayer des sons différents. Enfin il y a l'improvisation. De tous ces éléments, certains sont plus présents dans certains projets.

Je voudrais que ma musique avance simultanément dans plusieurs directions.

Je ne saurais pas décrire ta musique, mais j'aurais pu t'introduire comme « a bittersweet healer ». Tu distilles une tristesse calme, où étendre sa propre douleur.

(rires), c'est une jolie phrase. Avec une description comme celle-là... Quand on fait quelque chose soi-même, c'est difficile de dire : voilà ce que j'essaye de faire. Alors si quelqu'un pense que ma musique a le pouvoir de guérir quelqu'un : formidable. J'essaye juste d'écrire sur des choses qui peuvent me toucher profondément – elles peuvent avoir le même effet sur d'autres gens.

Les sentiments induits par ta musique se substituent à ceux de l'auditeur. Comme avec le pouvoir de soigner les blessures, c'est encore un peu de la magie.

Toute personne qui crée de la musique, ou n'importe quelle autre forme d'art, essaye d'apporter une forme de merveilleux dans sa vie et dans la vie des autres. Si ma musique produit le genre d'effets que tu décris, j'imagine que j'ai réussi. Quand j'écris quelque chose, pour moi cela peut sonner très excitant et puissant, à la fois profond et très réel, mais c'est un sentiment personnel. On ne peut jamais savoir si son sentiment correspond aux sentiments des autres, comment cela résonnera en eux. La seule façon de le savoir est d'écouter les gens parler de la musique, ou donner un concert et regarder la façon dont les gens réagissent. Je crois que la musique et la créativité sont le même genre d'activité que la magie, pas sous une forme surnaturelle, pas comme d'attendre quelque chose de divin, mais une forme de magie humaine, ce que les hommes sont capables de produire pour transformer l'endroit où nous vivons en un lieu magique.

Comment se sont forgés ta voix et ton chant ?

L'une et l'autre viennent d'avoir chanté en commun avec des chanteurs traditionnels pendant un moment. J'ai aussi essayé de placer ma voix à l'endroit où elle résonnait le plus, et si ma voix a beaucoup changé au fil du temps, c'est que lorsque j'ai commencé à chanter je n'avais pas tellement de technique vocale, de compétences techniques. Je n'avais pas de contrôle sur les notes, je n'avais pas de fluidité pour transformer une note rapidement. Le matériau technique s'est développé et je pense que l'important est que la voix devienne un canal ouvert par lequel passer les sentiments, les émotions, les histoires que l'on essaye de raconter. Apprendre comment la voix peut résonner avec le contenu de ce que l'on chante. Mais je vois beaucoup de directions dans lesquelles ma voix pourrait s'améliorer et j'espère que cela se produira. J'aime chanter, et j'aime la façon dont je chante, mais je ne suis pas pleinement satisfaite et je veux améliorer ou peut-être juste étendre mon spectre. Je dois continuer à étudier.

Quand as-tu pris la décision de chanter pour les autres et non seulement pour toi ?

J'avais eu des leçons de piano et de guitare quand j'étais enfant. (silence). J'ai participé à une session avec des musiciens traditionnels, dans ce genre d'occasion où des musiciens viennent avec leurs instruments, jouent des instrumentaux, chantent... il y avait un excellent pub à Oxford, où venaient de très bons chanteurs. Tout le monde pouvait participer au moment des choeurs, et c'est là que j'ai commencé à penser que j'aimerais beaucoup apprendre ce répertoire. J'ai commencé à écrire des chansons peu de temps après. C'était il y a huit ou dix ans. Ces chansons sont devenues celles que j'ai enregistrées dans mon premier album (Songs of love and loss).

Je chantais déjà pour moi, un hobby, sans penser chanter pour qui que ce soit d'autre. J'écrivais une thèse de philosophie. Je pensais que j'aurais une carrière universitaire ou un travail académique. Je ne savais pas si c'était le bon chemin pour moi.

Lorsque j'ai terminé ma thèse, j'ai eu envie de faire quelque chose de radicalement différent. Écrire de la musique.

Tu sembles avoir construit une liaison privilégiée avec l'univers de la folk.

Ce que j'écoutais lors de ces concerts produisait sur moi un effet si puissant, je voulais participer à cela. Je voulais savoir ce que c'était, comment cette chose magique se fabriquait, et est-ce qu'il s'agissait de quelque chose que je pouvais faire moi aussi. C'était une chose si magnifique à réaliser avec d'autres personnes.

C'est aussi une dimension où le physique prime sur l'intellect ; est-ce que tu as ressenti une rupture après l'exercice de la philosophie ?

C'est un changement d'angle, d'approche. Ce que j'essaye de faire pour certaines chansons est similaire à explorer des idées, avec une analyse intellectuelle. C'est une approche différente, mais à certains moments j'ai des questions en tête, et au lieu de m'asseoir par terre et de les analyser, en prose, j'imagine une situation, et quelqu'un est confronté à cette situation. C'est une histoire, que lui arrive-t-il ? J'arrive à une forme de conclusion à propos de cette situation.

Une des questions récurrentes est liée aux sentiments d'amour, pourquoi cette puissance, comment cette puissance, est-ce que cela peut durer, et comment est-ce que cela peut durer ; la question de l'éternité : est-ce que cette chose doit durer éternellement pour avoir un sens, ou bien un sentiment pris dans un flamboiement a-t-il autant de sens ?

De temps en temps, la part logique de mon cerveau réclame du travail, elle manque d'exercice, le travail d'écriture ne lui suffit pas... pas plus que les discussions entre musiciens, du genre : comment ça marche la musique ? Mon cerveau proteste.

De quels instruments joues-tu ?

Quand je chante, je joue du banjo ou de la guitare. Je joue aussi du violon depuis deux ans, j'y passe beaucoup de temps, j'y prends beaucoup de plaisir. Je joue de la flute. Je me suis essayée au jazz, un jazz basique, et aussi à pas mal d'improvisation. Ce sont des directions vers lesquelles je vais travailler davantage. Des projets qui devraient devenir plus importants.

Comment constitue-t-on un répertoire de musique folk aujourd'hui ?

Je collecte une part du matériau auprès d'autres musiciens, sur Internet ou dans des livres. Il y a maintenant beaucoup de sites où l'on trouve des enregistrements des toutes premières versions de certains morceaux. On peut avoir accès à ces enregistrements originaux, captés il y a 80 ans.

Les gens qui ne connaissent pas ce répertoire peuvent le trouver étrange, mais souvent parce qu'ils ne connaissent pas ce répertoire, les gens sont surpris : ouah, qu'est-ce que c'est que ça ? C'est étrange d'une bonne façon. Alors, quel que soit le public, dans un concert j'aime bien jouer une ou deux chansons traditionnelles. Je trouve que c'est bien que les gens les entendent. Et pour ces chansons elles-mêmes, c'est bien qu'elles soient jouées ailleurs que dans des clubs ou dans des festivals spécialisés. Elles tiennent la route dans tous les contextes.

Est-ce que tu penses jouer différemment selon que tu joues tes créations ou des chansons traditionnelles ?

Je ne crois pas. Quand je joue une chanson traditionnelle, je dois trouver une solution pour la ressentir comme une chanson personnelle. Quand je joue une chanson que j'ai écrite depuis peu, j'ai le même sentiment de devoir me l'approprier. Devoir la travailler jusqu'à ce qu'elle soit mienne dans l'interprétation.

Au final, les chansons abondent toutes ce même territoire de chansons.

Ton répertoire manifeste des racines très profondes, pourtant tu donnes l'impression d'écrire sans entrave.

Je travaille sur des idées, qui évoluent à leur façon et aboutissent dans leurs propres lieux. Je n'essaye pas de les faire sonner d'une manière particulièrement traditionnelle. Pour mon premier album j'ai eu cette volonté-là. Il y a des choeurs, avec un groupe de 8 musiciens traditionnels. Cet album répondait à un plan spécifique : des chansons que les gens pourraient apprendre et auxquelles ils pourraient mêler leur chant. Mais dans la majeure partie de mon travail, ce n'est pas un horizon. Même si les motifs, les sonorités, sans doute remontent d'une tradition à travers mon écriture.

Ton chant semble taillé pour les longues veillées hivernales, avec une famille ou une communauté, une cheminée.

Je n'essaye pas de créer cela délibérément, j'essaye de créer une atmosphère, je ne saurais pas comment la caractériser. Quand j'écoute la production des choses que j'aime et des choses que je n'aime pas, je suis définitivement attachée à des sons pas trop polis : pas trop de réverbération et de ces effets qui font sonner tellement professionnel. Je vais spontanément vers des sons analogiques et low fi. Et j'imagine que cela peut sonner pour l'auditeur comme s'il était dans la même pièce. Parfois j'enregistre live, mais même quand j'enregistre en overdubbing [un même musicien joue sur plusieurs pistes], je veux que le son reste naturel. Je n'aime pas les techniques d'enregistrement qui impliquent de passer les voix sur deux pistes ; pour ceux chez qui ça marche, pourquoi pas, mais je crois que pour ma musique cela ne fonctionnerait pas.

J'ai toujours l'impression en t'écoutant qu'il y a des gens assis à côté de toi dans la pièce où tu enregistres.

(sourire). C'est intéressant pour moi d'entendre ça. Sans doute parce que les chansons contiennent des histoires et une narration. Je n'essaye pas d'obtenir cela spécifiquement, mais ça me rend heureuse que ma musique soit ressentie comme ça.

Tu as souvent des projets en collaboration. Est-ce très différent des projets où tu es la seule leader ?

Les collaborations accélèrent le travail. Dans les projets que j'ai menés avec d'autres musiciens, nous passons beaucoup de temps à délibérer sur ce que nous voulons obtenir avant de commencer à les mettre en forme, ou si ce sont des projets tournant autour d'improvisations, avant de nous asseoir et de commencer à jouer. Qu'il y ait une autre personne fait que les choses vont plus vite. Quand je travaille seule, j'ai une idée et je peux rester des heures avec elle. Alors qu'une idée jouée à quelqu'un, l'autre s'en empare et il y a de bonnes chances pour qu'il l'emmène vite quelque part. Du coup, même si je n'écris pas forcément différemment, le travail est complètement différent. C'est comme d'avoir des enfants, des enfants de musique, des choses extérieures qui vivent leur vie propre et qui vous échappent, ils ont des personnalités indépendantes parce qu'elles résultent d'un combiné de deux parents, ou d'autant de parents qu'il y a de musiciens. Ce ne sont plus mes chansons, mais celles de tous, résultant de l'accord de tous, personne n'a le dernier mot. C'est un processus démocratique.

Dans ces collaborations on retrouve souvent Helena Espvall ou Meg Baird de Espers, est-ce dans la tradition folk une sorte de famille ?

Les gens avec qui je travaille sont des amis, de bons amis. Je ne m'imagine pas collaborer avec des gens dont je n'aimerais pas devenir l'amie. A cause de cet accord qu'il faut trouver, parce qu'il faut se montrer très honnêtes les uns avec les autres. Si quelqu'un veut jouer d'une certaine façon et que tu trouves que cela sonne de manière horrible, tu dois pouvoir le dire, et l'autre doit avoir confiance en toi, pour penser que tu ne cherches pas juste à le blesser, que tu le fais pour la musique, et pas pour être salope. Cela demande une amitié solide, sinon les gens vont se sentir blessés et quitter le projet. D'ailleurs, jouer avec les gens renforce les liens, et au final, certainement, cela devient quelque chose comme une famille, parce que nous avons traversé cette épreuve collectivement et que nous sommes heureux de ce que nous avons créé.

Peux-tu donner quelques clés de ton univers ?

C'est difficile de répondre à cette question sans être générique, il faudrait prendre une chanson particulière, chacune part d'une idée particulière.

Un des thèmes est la capacité à trouver une valeur dans des situations très noires, très tristes. L'idée que même si le monde tombe en loques il est encore possible de trouver quelque chose qui fasse sens. Ou l'idée de la perte, et l'idée de subir, de souffrir, avec pourtant un jour positif. J'ai l'impression que même en étant chanceux, et même si tu ne vis et n'expérimentes pas grand chose, tôt ou tard quelque chose de mauvais viendra, et qu'est-ce que tu feras alors ?

Les arbres, les oiseaux, les choses naturelles sont un autre thème, et qu'est-ce que les chansons peuvent attraper de cela.

Et puis, ce que les gens font à d'autres, comment faire avec l'amour et les difficultés qui viennent avec. Ce qui traverse l'amitié.

Dans tes textes, on trouve une cruauté assez proche de celle des contes pour enfants.

Oui, les contes pour enfants viennent de la même racine que les folk songs : des contes de fée, avec leur combinaison de mal, de magie, de la bonté qui pourrait gagner à la fin. C'est un assemblage très riche. Un enfant fait prisonnier par ses parents, qui s'échappe, s'efforce de survivre...

Est-ce que la religion est présente ?

Sous une forme païenne alors. Célébrer le monde naturel. Expérimenter des techniques de transe. Voyager dans des espaces mentaux et voir ce qui s'y produit. Des amis avec qui j'ai travaillé exploitent les cartes du tarot pour écrire de la musique. Je n'utiliserai pas le mot religion, mais il y a une dimension semi religieuse dans la façon dont je vis et construis ma relation à la musique. Je sais que je vais recevoir l'inspiration si je sors me promener dans les bois, les yeux et les oreilles grands ouverts. C'est un moment magique, quand on marche seule, et qu'une idée comme une flammèche apparaît dans ta tête. Le même genre de chose que quand des gens ont des visions, à une échelle plus petite. Comme une petite épiphanie, mais en cheminant à travers les mots, pas à travers la foi.

Ton chant est souvent d'une extrême modernité, avec des accents qui semblent parfois empruntés à la musique contemporaine.

Un grand nombre de mes amis sont musiciens et nous écoutons, nous nous faisons découvrir, beaucoup de musique. J'ai sûrement écouté plus de musique des années 60 et 70 que de toute autre période. La plupart des gens que j'écoute ont eu une longue carrière, donc même s'ils sont contemporains, ils ont souvent commencé à chanter il y a 20 ans. J'écoute aussi des gens comme Marta Sebestyén, une chanteuse hongroise, dont j'adore la façon de chanter. C'est une chanteuse traditionnelle, elle chante avec une formation nommée Muzsikás. Ils jouent un mélange de musique tzigane, juive, hongroise. Cela pourrait se rapprocher un tout petit peu des voix bulgares, mais avec moins de chants de gorge.

Je n'ai pas l'impression que ma façon de chanter ait été influencée par beaucoup de matériaux contemporains, mais peut-être qu'elle l'a été, je ne sais pas. La musique que nous écoutons, même sans l'identifier ou retenir les noms, peut influencer. La musique que mes amis m'ont fait écouter, il y a beaucoup de musique contemporaine : Morton Feldman par exemple. Sans être imprégnée, cela pénètre le cerveau. Cela doit ressortir.

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