The Balustrade Ensemble

Sanctuaire d'oiseaux et poires écrasées (V.F.)

» Interview

le 31.08.2009 à 12:00 · par Rémi Q.

English version

Avant de former The Balustrade Ensemble, quel a été ton parcours musical ?

J'ai commencé à jouer de la musique à l'âge de neuf ans, d'abord de la batterie avant de passer à la guitare un an après. A l'époque j'écoutais surtout de la pop britannique et le Top 40 à la radio, et en grandissant je me suis mis au rock progressif ou psychédélique. Je n'ai jamais suivi de cours de guitare classique, mais j'étais intéressé par ce style, alors j'ai appris en autodidacte. Travailler dans une radio libre à l'université me permit d'entrer en contact avec des formes musicales plus extrêmes comme la musique concrète, le classique contemporain, l'ambient et le noise. C'est à ce moment-là, qu'avec deux autres animateurs radio, nous avons formé un trio pour guitare, violoncelle et bande magnétique. Nous nous appelions Freaks Amour. C'était mon premier groupe. Un ou deux ans après, ayant déménagé à San Francisco, j'ai formé Mandible Chatter avec Neville Harson. Nous étions un groupe d'ambient-industriel fortement influencé par Zoviet:France, Hafler Trio, et d'autres du même genre. Nous avons sorti six albums entre 1993 et 2003. Puis, l'année suivante, notre tentative de commencer un septième album s'étant soldée par un échec, je me suis rendu compte qu'il était peut-être temps pour moi de faire un disque en solo. Ce furent les premiers pas de ce qui allait devenir The Balustrade Ensemble.

Avais tu déjà travaillé avec les autres musiciens ? Parle-nous de votre rencontre...

Non, nous n'avions jamais travaillé ensemble auparavant. Quand j'ai lancé Balustrade, je pensais que ça allait être un projet solo. J'ai passé presque une année à écrire des morceaux pour guitare seule sans savoir comment j'allais pouvoir les enregistrer, mais en restant persuadé que les éléments se mettraient en place naturellement. Je savais que j'allais avoir besoin de collaborateurs pour l'enregistrement, ainsi que pour les arrangements, mais je ne savais pas par où commencer. C'était comme repartir de zéro. Un ami, qui se fait connaître sous le nom de Lazarus, venait juste de terminer un disque appelé Like Trees We Grow Up To Be Satellites, que j'adorais. Le nom de l'ingénieur du son m'était familier grâce à un autre disque que j'avais entendu un ou deux ans avant, The Order of Things de Tarentel, un album tout aussi excellent. J'ai donc décidé que c'était le partenaire qu'il me fallait pour faire mon disque. C'est ce qui m'a amené à Scott Solter. La première fois que nous nous sommes rencontrés, nous avons passé une après-midi entière juste à parler de musique et des artistes qui nous avaient influencés, pour découvrir que nous avions énormément de choses en commun. Il y a un moment dont je me souviens clairement : nous deux dans une église admirant une collection d'harmoniums, discutant de ce que nous voulions faire et mentionnant Vini Reilly. C'est là que j'ai su que tout allait se concrétiser.

Capsules est un disque atypique, qui semble sous-tendu par un concept : celui de dessiner un univers fait de réminiscences d'un passé mystérieux, situé quelque part au début du XXème siècle. Est-ce que, avant d'entamer le travail de composition, tu avais une idée précise de ce que tu voulais créer?

Pas du tout. L'esthétique est venue après la musique. Capsules a débuté sous la forme de morceaux pour guitare et, à l'origine, j'imaginais des arrangements beaucoup plus traditionnels, combinés à des éléments de musique ambient, bien sûr, mais pas autant que là où nous avons fini par les emmener. Ce n'était pas prévu. On a eu du mal pendant un moment à trouver le son qu'il fallait, et quand on y est arrivé, ça c'est passé de façon soudaine et accidentelle. L'instant crucial survint alors qu'on travaillait sur l'accompagnement de Drowning Calm. Tout le reste coula de source après ça, sauf pour Szól A Zene qui avait déjà été complété ; et si tu écoutes ce morceau, tu entendras ce que je veux dire parce que sa texture est différente du reste de l'album.

Oui, c'est vrai. La texture est moins “liquide”, le fond est là, mais le son est plus brut.

C'est exact. Nous n'avions pas encore découvert l'approche liquide. Szól A Zene était notre premier arrangement et je me souviens que Scott m'a demandé comment je pensais que nous devions procéder - pas techniquement mais métaphoriquement. J'ai répondu que je voulais qu'il imagine quelqu'un qui descendrait la rue en marche arrière en faisant le poirier sur une palette avec des roues. Je voulais que la musique sonne comme ce que l'on pourrait ressentir en faisant ça.

La musique de The Balustrade Ensemble est indéfinissable. Mais si il fallait malgré tout essayer, comment la définirais-tu face à quelqu'un qui ne la connait pas encore?

C'est la question la plus difficile. Tout le monde me la pose et je n'ai jamais trouvé une réponse qui sonne juste. Solter a inventé la phrase “an underwater haunted bird sanctuary kaleidoscope” (“un sanctuaire hanté kaléidoscopique d'oiseaux sous-marin” - traduction approximative), j'aime ça, mais c'est trop long pour nommer un genre de musique. D'habitude, je réponds “des bandes originales ambient instrumentales” mais ça ne rend pas bien. J'attends que le bon terme me vienne.

Quel est ton rôle au sein du groupe, plus précisément? En quelle mesure les autres musiciens amènent leur propre univers ? Ecris-tu les partitions, es-tu une sorte de chef d'orchestre?

Je suis compositeur avant tout et guitariste en second. C'est tout. Dans Mandible Chatter j'en faisais beaucoup plus, mais après ça, j'étais déterminé à simplifier ma relation avec la musique que je crée. J'ai donné la plupart de mon matériel et mes pédales d'effets et je me suis concentré sur mon jeu de guitare. Mon but aujourd'hui est d'écrire de la musique simple que je peux jouer sur n'importe quelle guitare que je trouve. Si au final ça ne sonne pas pareil que sur le disque, ce n'est pas un problème, mais ça doit avant tout être simple. Solter nous donne son expertise pour sculpter le son et joue aussi de plusieurs instruments. Tous les deux on ajoute l'accompagnement le plus basique. Et Wendy Allen est notre voix. Tous les autres musiciens sont choisis pour ce qu'ils peuvent apporter et sur Capsules on les a guidés de façon informelle. Tout le monde a été enregistré séparément. On n'a pas utilisé de partitions, mais cela va changer pour le prochain disque.

Matt Henry Cunitz joue sur de vieux orgues : mellotron, ochestron, claviola, celeste... C'est ce qui fait une grande part de l'identité sonore de The Balustrade Ensemble. Es-ce que votre manière de travailler est différente avec lui? A t'il fait partie de la génèse du projet?

Pas vraiment. Les parties de Matt ont été enregistrées sur le tard, après qu'on ait décidé comment le disque allait sonner. Avec Matt, on a approché la chose en des termes très spécifiques. On savait exactement de quels instruments on voulait qu'il joue et sur quelles chansons. Son rôle premier était d'ajouter des mélodies en contre-point : c'est le claviola qui apparaît au milieu d' Incarnadine (vers 1mn30), par exemple. A l'origine j'avais écrit cette partie pour un mélodica, mais je n'arrivais pas à la jouer, alors on a fait appel à Matt. L'approche fut différente sur Glorianders où l'orchestron fait son apparition (1mn12). On savait qu'on voulait cet instrument, mais je n'avais encore rien composé. Matt a improvisé et a trouvé la mélodie.

Difficile sans doute de répondre à cette question : d'où te vient cette fascination pour les vieilles photographies, et plus largement pour les temps anciens?

Je pense que c'est principalement une chose viscérale et quelque peu universelle. Nous sommes naturellement intrigués par les temps anciens, particulièrement par les époques antérieures au cinéma, où les mouvements et les voix existent seulement dans notre imagination. Les photographies sont des capsules temporelles qui gèlent leurs moments comme des mises en scènes théâtrales. Pour moi, les vieilles images en noir et blanc amènent invariablement plus de questions que de réponses ; c'est ce que j'aime le plus chez elles. La photo de la fille sur la pochette de Capsules vient d'une vieille carte postale française que j'ai trouvé dans une boutique de curiosités il y a des années. Elle ressemble à quelqu'un que j'aurai aimé connaître. Je l'ai longtemps gardée sur ma cheminée. Plus tard, quand j'ai eu besoin d'une image pour l'album, elle m'a semblé être le parfait complément visuel à la musique.

Je ne savais pas que cette image provenait d'une vieille carte postale française... Je suis encore plus curieux de savoir de quand date la photo, qui est cette jeune fille, mais tu as raison, les questions sont plus importantes que les réponses. Quand j'observe bien son regard, je me rends compte que chacun de ses yeux n'exprime pas du tout la même chose. Le droit est comme voilé par une expression enjôleuse, tandis que le gauche nous fixe sans détours, avec profondeur. Je crois que c'est ce regard ambivalent qui extrait cette capsule de sa lointaine époque, comme si cette jeune fille cherchait à voyager jusqu'à nous pour tenter de nous communiquer quelque chose. J'y perçois un lien avec La Jetée de Chris Marker, où les photographies sont de mystérieux fragments de passé, à la portée intemporelle. La Jetée est peut-être, à sa manière, une autre collection de “Capsules”...

La photo a sûrement aux alentours de cent ans, mais la carte postale elle-même peut être plus récente. Je ne suis pas sûr. Une autre chose que j'aime à propos de cette fille, c'est que son âge, lui aussi, reste incertain. Elle pourrait avoir aussi bien douze ans que vingt et un. Impossible de le savoir. En fait, toutes les images utilisées dans le packaging de Capsules sont d'origine française. Jette un oeil sous le CD dans la version américaine et tu pourras reconnaître la Seine. Et c'est amusant que tu mentionnes La Jetée. Je connais très bien ce film. Il y a un moment que j'ai toujours trouvé particulièrement frappant : quand le couple marche silencieusement parmi les animaux empaillés dans le musée, profitant gaiement de Paris avant son annihilation. L'image à laquelle je pense montre le couple, flou et sans visage, vu à travers les multiples couches de verre d'une vitrine sur-dimensionnée remplie de silhouettes d'oiseaux exotiques, le soleil s'infiltrant en contre-jour. J'aimerais croire que notre musique est l'équivalent sonore de cette image.

Lorsque j'écoute un disque, j'essaie souvent de déceler les influences. Avec Capsules, je n'y parviens pas. Ce disque semble à part, il aurait sans doute pu sortir il y a 30 ans ou dans 30 ans. Quels sont les artistes qui t'ont le plus influencé?

La majorité de la musique que j'écoute ne ressemble pas à celle que nous faisons. En termes d'influences, nous sommes tout aussi susceptibles de nous inspirer de Tarkovsky, ou Parrish (cinéastes ndTr), ou Joel-Peter Witkin (photographe ndTr) que de n'importe quel musicien que nous aimons. Les films, les tableaux, la photographie ou les endroits que nous visitons ont tous affecté notre musique d'une certaine façon. Pour ce qui est de l'influence directe, par contre, je ne saurai dire. C'est aussi mystérieux pour nous que pour toi, le processus de création de l'album étant aussi innocent que celui de l'écouter. A certains moments pendant la création de Capsules, je peux te dire que le désespoir était une motivation principale, quand l'absence de direction nous forçait à travailler et retravailler les sons jusqu'à ce qu'on trouve le moment où tout se connectait... Et les influences sont éphémères. Ce qui nous a influencé sur Capsules ne fera pas forcément partie de nos influences aujourd'hui. Dernièrement, j'ai entendu beaucoup de Victor Young (compositeur américain de musique de films : Rio Grande, Le Tour du Monde en 80 jours, par exemple - ndTr) au café près de chez moi et j'ai vraiment accroché, alors tends l'oreille pour essayer de retrouver ça dans le prochain disque et souviens-toi que j'en ai parlé ici le premier.

Faites vous des concerts ? Quel est le dispositif scénique ? Y a t'il une part d'improvisation?

Pour l'instant il n'y a eu que deux concerts de The Balustrade Ensemble, et de nom seulement, c'est à dire que c'était moi reprenant des morceaux à la guitare, seul, ou avec d'autres musiciens qui improvisaient. Aucun n'a particulièrement bien marché et je promets de ne rien faire en live tant que je n'aurai pas un véritable ensemble qui pourrait rendre justice à la musique. En toute honnêteté, je n'aime pas jouer live autant que j'aime faire des disques, donc ça me demande de me contraindre.

Je pense que la vidéo de Tangle In Delirium illustre très bien votre univers sonore. Est-ce que des membres du groupe ont pris part à sa réalisation? Est-ce bien des images tournées dans les années 2000?

Après que Capsules soit sorti, une cinéaste canadienne nous a contactés sur MySpace pour nous proposer de réaliser la vidéo de cette chanson. J'étais emballé. Elle se fait appeler Frvescent. Nous ne nous sommes jamais rencontrés et elle n'est connectée au groupe d'aucune autre façon. Les images qu'elle a utilisé proviennent toutes de films d'archives entrés dans le domaine public, ce qui veut dire qu'il n'y a plus de copyright. Ces images sont donc assez anciennes, tout comme elles en ont l'air, mais Frvescent a utilisé des techniques modernes pour altérer leur aspect et faire en sorte qu'elles conviennent toutes à la musique.

Votre disque est sorti aux USA sur Dynamophone, et en Suède sur Ominous. La track-list et le mixage sont légèrement différents. Pourquoi avoir sorti l'album en deux versions différentes? Quels rapports entretiens-tu avec les deux labels?

La version sortie sur Ominous est l'album tel qu'il était prévu à l'origine. On a signé avec ce label en premier, mais dès le début je voulais un contrat avec les Etats-Unis, alors j'ai continué à chercher jusqu'à ce que je me retrouve connecté à Dynamophone. Nous leur avons donné les mêmes mixes, mais ils avaient la conviction que certains morceaux avaient besoin d'être retravaillés. Comme toutes leurs suggestions étaient bonnes, nous nous sommes remis au travail et nous avons remixés quelques trucs, d'où les différences.

Sur la version parue sur Ominous (celle que je possède), il y a un très beau morceau de piano, Pears. Je trouve qu'il contraste encore plus que Szól a Zene, le piano étant l'élément central et la mélodie et la structure étant plus classique que les autres morceaux. Il a été remplacé par un morceau plus ambient pour la version Dynamophone, Crushed Pears, où la guitare revient au centre. On y entend aussi un bruit qui ressemble à celui d'un vieux projecteur de cinéma. Ce changement était-il motivé par l'envie de réaliser sur Dynamophone une version aussi plus homogène de l'album?

Oui. Pears était à la base un morceau de guitare comme les autres ; cependant quand on l'a réécouté, on l'a trouvé nul, alors on a fait venir Liam pour le jouer au piano. Même comme ça, Dynamophone pensait que ce morceau ressortait trop par rapport aux autres et nous a demandé de le rendre plus étrange. Ainsi, Crushed Pears est simplement une version détruite (ou écrasée -“crushed”) du morceau d'origine. C'est toujours le piano, juste très altéré, avec un accompagnement en plus. Le bruit dont tu parles est le déclic de la bobine d'un vieil enregistreur à fil (machine des années 40, antérieure au magnétophone ndTr) utilisé dans la création du remix.

Ominous Recordings entretient un rapport avec le rock « dark », expérimental, parfois proche du gothique. Le disque de The Balustrade Ensemble contraste avec le reste du catalogue. Te sens du proche du dark-folk ou de la musique gothique (par exemple Current 93)?

Oui, je me sens en réalité plus proche de ces genres que la musique de Capsules ne pourrait le faire penser. Mandible Chatter a été apprécié à la fois par les amateurs de dark ambient et de musique gothique, et j'écoute un peu ces styles moi-même, alors ça me paraissait naturel. Et certainement qu'Ominous ressentait suffisamment la même chose. C'est pourquoi ils ont sorti le disque.

Un nouvel album est en cours de préparation. Si tu souhaites déjà en parler, j'aimerais savoir comment votre musique est en train d'évoluer... Pour quand la sortie est-elle prévue?

Oui, nous travaillons sur un deuxième album. Nous avons commencé à enregistrer seulement en juin, ce qui veut dire qu'il va falloir probablement un moment avant qu'on ait fini, et qu'il est beaucoup trop tôt pour donner une date de sortie. Pour celui-ci, j'ai essayé de me pousser à aller plus loin, de composer de meilleurs morceaux; et en termes d'accompagnement, il y aura quelques surprises. Nous expérimentons avec des instruments différents de la dernière fois - mais pas trop différents. Nous voulons garder toutes les qualités mystérieuses et évocatrices que nous avions, mais cela devra être quelque chose d'un peu plus riche.

Interview réalisée par mail par Rémi. Merci à Thomas Lafon pour la traduction.

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Photo Interview The Balustrade Ensemble, Sanctuaire d'oiseaux et poires écrasées (V.F.)

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