Bob Dylan

Zurich (ch), Hallenstadion - 13.11.2005

» Compte Rendu

le 02.12.2005 à 06:00 · par Jean-Yves B.

A en croire la vox populi, Bob Dylan serait depuis des années mort ou à la retraite, ou ferait le tour du monde pour jouer ses tubes défraîchis des années 60 à des audiences crédules. Si la dernière version est la moins éloignée de la vérité, puisque c'est bien d'un des concerts d'une énorme tournée qu'il est question ici, il n'est peut-être pas plus mal de préciser ici deux choses qui en surprendront plus d'un : la première c'est que Bob Dylan est en pleine forme, la deuxième qu'il continue, insaisissable et discret, de se réinventer comme il l'a toujours fait depuis près de 45 ans, avec finesse et grâce.

Il est vrai qu'en l'absence de nouvel enregistrement studio depuis Love and Theft (2001), il a beaucoup été question du passé récemment, avec les sorties du premier et très beau volume de l'autobiographie Chronicles l'an dernier et il y a quelques semaines celle du mirifique documentaire de Martin Scorsese, No Direction Home, qui traite de la carrière du chanteur jusqu'en 1966 et montre un Dylan drôle, caustique, et qui survole les époques et les modes avec un détachement souvent aérien. C'est le Dylan d'aujourd'hui qui le dit dans le film : le seul moyen de survivre pour un artiste, c'est de se réinventer perpétuellement.

Pari amplement réussi pour Dylan, qui parvient miraculeusement à rester plus que jamais "masked and anonymous" même lorsqu'il semble se dévoiler ouvertement. Ce froid dimanche de novembre, c'est vers l'enceinte sans âme du Hallenstadion de Zürich que converge une foule hétéroclite pour aller à la rencontre du plus grand mystère du rock. A la rencontre, c'est une bien grande expression, puisque la plupart des spectateurs n'auront pas l'occasion de voir le visage du grand homme, tant les dimensions du stade sont impressionnantes.

Lorsque lui et ses cinq musiciens débarquent sur scène, c'est derrière un clavier positionné perpendiculairement au public que se cache Bob Dylan. Il n'en bougera quasiment pas durant la quasi-totalité du concert (sinon pour s'emparer de son harmonica, déclenchant les cris du public), debout entre ses guitaristes, son bassiste, un multi-instrumentiste et un batteur. Même vu de loin, Dylan, tout de noir vêtu (costume et chapeau), conserve une aura plus que jamais troublante. Il est petit et semble presque fragile, ses mouvements sont à la fois incertains et félins.

L'entame du concert est pourtant tonitruante. Bien rusé celui qui a pu reconnaître le Drifter's Escape de l'album acoustique de 1967, John Wesley Harding, derrière ce torrent d'électricité. Le ton résolument rock est donné, Dylan est en voix et les hostilités se poursuivent avec deux morceaux tout aussi méconnus, Señor (Tales of Yankee Power) et les riffs presque hard-rock de God Knows, que Dylan joue tous les dimanches depuis deux ans. Evidemment, les malheureux qui s'attendaient à une setlist de Greatest Hits savent déjà qu'ils en seront pour leurs frais. Quant à ceux qui veulent voir le petit ami de Joan Baez, la légende folk (oui, oui, il y en a encore), n'en parlons pas...

Car Dylan s'est toujours bien moqué de ce qu'on pouvait attendre de lui, et le fait remarquer : The Times They Are A-Changin', encore et encore. Première chanson véritablement mythique jetée en pâture dans ce concert, l'ex-hymne protestataire de 1964 n'a plus grand chose à voir avec ses précédentes incarnations et s'étale désormais sur plus de huit luxuriantes minutes. Mais les mots, eux, restent les mêmes et frappent toujours aussi fort. On a en mémoire les paroles de Dylan présentant les versions électriques de ses chansons les plus anciennes lors d'un de ses concerts de 1966 : "It used to be like that, and now it goes like this".

Pas de concessions donc, et suit l'obscur Watching the River Flow, enchaîné à la bouleversante ballade Standing in the Doorway, sommet de l'album Time Out of Mind de 1997, livré ici dans une version fidèle et magnifique. Pendant High Water, hommage récent au bluesman Charley Patton (et peut-être désormais aux victimes de la Nouvelle Orléans ?), sur laquelle le banjo de Donnie Herron fait des merveilles, les ombres des musiciens se découpent sur un énorme rideau rouge, renforçant la sensation de menace que la chanson fait ressentir.

Retour à la sérénité pour une version sans surprises mais très belle de Every Grain of Sand, un des indiscutables joyaux de la période dite chrétienne de Bob Dylan, puis la chanson-titre de l'apaisé New Morning (1972). Mais le groupe ferraille de nouveau pendant un long, intense et lourd Highway 61 Revisited, sur lequel les guitaristes et le batteur s'en donnent à coeur joie. La nouvelle version de My Back Pages, une des plus belles chansons des débuts du chanteur, est un grand moment, qui donne à Dylan, qui en rigole probablement intérieurement, l'occasion de prononcer ces paroles mythiques : "I was so much older then, I'm younger that now". Autant dire que parler de nostalgie serait ici hors-sujet.

On oubliera une version anecdotique du blues de 1997, 'Til I Fell In Love With You, avec l'inoubliable monument de Blonde on Blonde, Visions of Johanna, d'autant plus appréciable qu'il est plutôt rare en concert ces jours-ci. La chanson est jouée de manière relâchée, presque pépère par le groupe, mais rien ne peut entamer la beauté d'un texte pareil. C'est désormais une tradition : le concert se termine par la jubilatoire Summer Days (extraite de Love and Theft) et son fameux "She said, you can't repeat the past, I said, what do you mean, you can't, of course, you can", qui s'est métamorphosée en une longue jam blues-rock extrêmement bien rodée et qui remporte les suffrages du public qui quitte les sièges pour venir se masser devant la scène, alors que Dylan et ses musiciens sont alignés pour recevoir leur ovation.

Ils partent, et pendant ces longues minutes durant lesquelles l'ambiance monte de plusieurs crans, on tente de comprendre l'énormité de ce que l'on a vu de nos propres yeux : une prestation excellente d'un véritable monument de la culture populaire, qui se trouve être à la fois un lutin frêle habillé en noir et une des plus grandes énigmes artistiques de la fin du siècle. Qui sait ce que pense Bob Dylan, cet homme qui a traversé les époques, lorsqu'il revient sur la scène du Hallenstadion en esquissant quelques étranges pas de danse (car Dylan semble ne pas marcher, mais plutôt voleter) ? Qui est Bob Dylan?

Les seules réponses que l'on pourra donner après ce rappel, c'est que Bob Dylan est l'auteur de l'une des plus grandes chansons jamais écrites (Like a Rolling Stone, dont la puissante version jouée ici donne les larmes aux yeux) et aussi un opportuniste roublard, comme en témoigne le All Along the Watchtower de clôture, qui doit beaucoup à la version de Jimi Hendrix. Bien avant de jouer dans des films, Bob Dylan a toujours été un acteur, et aujourd'hui vit pour perpétuer son propre mythe et finalement, peu importe si tout cela tient de l'escroquerie ou du génie, ou des deux : Bob Dylan est vivant et ses concerts sont fascinants.

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